L'égal des cieux

Par une nuit de pleine lune, alors que les montagnes de Lin étaient baignées dans une lumière bleu qui semblait avoir recouvert toute la forêt, un nourrisson fut abandonné au pied d’un vieil arbre. Ses pleurs se perdaient entre les troncs et les falaises tandis que ceux qui lui avaient donné la vie s’éloignaient dans l’obscurité sans se retourner. Ses parents n’étaient probablement pas mauvais, seulement pauvres au point d’avoir fini par croire qu’ils n’avaient plus rien à offrir à leur enfant, pas même une chance de survivre auprès d’eux. À Lin, les anciens racontaient depuis toujours que la montagne pouvait être impitoyable envers ceux qui la défiaient, mais qu’elle ne punissait jamais les êtres au cœur parfaitement pur. Les hommes considéraient généralement ces paroles comme une vieille croyance destinée à rassurer les enfants. Pourtant, cette nuit-là, contre toute attente, la forêt refusa de laisser mourir celui qu’on venait de lui abandonner.

Quelques semaines auparavant, une femelle appartenant aux singes blancs des montagnes avait perdu son unique petit. Depuis sa mort, elle errait souvent seule à proximité de l’endroit où elle l’avait enterré. Ce furent les pleurs du nourrisson qui l’attirèrent jusqu’au vieille arbre. Elle resta longtemps à distance, observant cet étrange petit être recroquevillé entre les racines, le visage rougi par le froid et la faim, puis quelque chose de plus simple que toutes les lois des hommes l’emporta sur sa méfiance. Elle s’approcha, le souleva délicatement et le serra contre sa poitrine. Ainsi, dans les profondeurs d’une forêt où les hommes voyaient encore des créatures sauvages, un animal venait d’offrir à cet enfant la compassion que ses semblables n’avaient pas pu lui donner. Lorsqu’elle plongea pour la première fois son regard dans celui du nourrisson, elle remarqua immédiatement ses yeux étranges. Ils étaient d’un noir si profond qu’ils semblaient absorber toute lumière, comme deux fragments de nuit auxquels on aurait pourtant laissé, en leur centre, une pupille d’un jaune presque blanc, brillante comme une étoile. Elle décida alors de lui donner un nom, Wukong, ce fut sous ce nom que la tribu apprit à connaître l’enfant.

Les années passèrent et Wukong grandit comme n’importe quel autre jeune de la tribu. Il apprit à grimper, à reconnaître le chant des oiseaux, les traces que laissaient les prédateurs dans la boue et les plantes dont les anciens se servaient pour calmer la fièvre ou refermer une blessure. Malgré la rudesse de la montagne, son enfance connut de véritables moments de bonheur. Il y eut les après-midi passés à poursuivre les plus jeunes jusque dans la cime des arbres, les baignades dans les rivières lorsque l’été rendait l’air presque irrespirable, les nuits durant lesquelles toute la tribu se blottissait sous les branches pendant que le vieux chaman racontait les histoires de ceux qui avaient vécu là bien avant eux. Wukong ne se considérait pas comme un homme élevé parmi des singes. Cette idée n’avait même pas de sens pour lui. Les êtres qui l’avaient nourri, protégé, consolé et aimé étaient sa famille ; il était leur fils, leur frère, leur ami, et il ne connaissait aucune autre définition de ce qu’était un peuple.

La forêt n’était pourtant pas un paradis. Elle enseignait très tôt que toute vie dépendait de sa capacité à s’adapter. Les hivers pouvaient durer assez longtemps pour faire disparaître les fruits des arbres, les rivières gonflaient parfois jusqu’à emporter des familles entières et chaque nuit appartenait également aux prédateurs qui rôdaient sous les branches. Cette existence forgea Wukong bien plus durement que n’aurait pu le faire l’éducation d’un enfant des villes. Son corps devint robuste, ses réflexes bien supérieur à un enfant de son age et sa connaissance de la montagne si profonde qu’il pouvait reconnaître la présence d’un prédateur avant même d’en apercevoir les traces. Avec les années, celui que les singes avaient autrefois dû protéger devint naturellement leur protecteur. Il n’en tira d’abord aucune fierté particulière ; il se contentait de rendre aux siens ce qu’ils lui avaient donné lorsqu’il était encore incapable de survivre seul.

Son plus grand affrontement survint lorsqu’il était encore jeune. Depuis plusieurs années, un Shere Khan, l’un de ces gigantesques dragons-tigres qui régnaient sur certaines régions sauvages de Lin, avait établi son territoire près de celui des singes blancs. Les anciens avaient appris à vivre avec sa présence, car le Shere Khan n’était pas un être malveillant. Il chassait parce qu’il devait manger et retournait ensuite dans les profondeurs de la forêt. Mais lorsque le dragon-tigre commença à s’approcher des lieux où vivaient les petits, Wukong décida que la tribu ne pourrait plus continuer à reculer. Leur affrontement dura de longues heures, suffisamment pour que les rugissements de la créature résonnent d’une vallée à l’autre. Lorsque Wukong revint enfin auprès des siens, couvert de sang, lacéré de blessures et à peine capable de tenir debout, le Shere Khan ne reviendrait plus jamais chasser sur leurs terres.

Ce soir-là, les anciens organisèrent une cérémonie que la tribu n’avait plus célébrée depuis plusieurs générations. Le vieux chaman remit à Wukong le Ruyi Jingu, le bâton ancestral confié à celui qui devenait le protecteur et le roi des singes blancs. Mais ils lui offrirent également quelque chose de bien plus important à ses yeux. Au terme d’un rite oublié des hommes, les anciens firent pousser dans son dos une longue queue blanche semblable à la leur, symbole de son appartenance définitive au peuple qui l’avait élevé. Wukong contempla longtemps cette queue avec l’émerveillement presque enfantin de celui qui venait enfin de voir disparaître la seule différence physique qui le séparait encore des siens. Aucune couronne ne lui aurait procuré davantage de fierté.

Pourtant, malgré tous les dangers de la montagne, le véritable malheur des singes blancs ne venait ni des dragons-tigres ni des loups qui partageaient leur territoire. Les prédateurs tuaient pour se nourrir et, une fois rassasiés, cessaient de chasser. Les hommes obéissaient à une logique beaucoup plus difficile à comprendre. Depuis des générations, les singes blancs étaient recherchés pour leur fourrure, dont on avait découvert une propriété particulièrement rare : lorsqu’elle était brûlée selon certains procédés puis réduite en une fine cendre mélangée à du thé, elle provoquait chez celui qui la consommait un état d’extrême sensibilité. Les sons paraissaient plus distincts, les émotions plus intenses, les présences presque palpables, mais surtout les flux magiques parcourant Safir devenaient perceptibles avec une profondeur impossible à atteindre naturellement. Les Khodas, déjà bien plus sensibles que les hommes aux énergies du monde, appréciaient particulièrement cette substance, qui pouvait leur donner pendant quelques heures l’impression d’être reliés à tout ce qui les entourait.

Les Khodas n’avaient jamais ordonné l’extermination des singes blancs et beaucoup d'entre eux ignoraient même l’origine exacte de la poudre qu’ils consommaient. Ils l’achetaient aux marchands de Lin comme ils achetaient d’autres plantes, minéraux ou substances rares provenant des différentes régions de Safir, sans toujours chercher à comprendre comment elles avaient été obtenues. Cette indifférence suffisait cependant à entretenir un commerce extrêmement lucratif. Un simple morceau de fourrure pouvait nourrir une famille pauvre pendant plusieurs mois et, dans certaines régions de Lin où les récoltes étaient mauvaises et la misère profonde, les principes d’un peuple pourtant réputé pour son respect de la nature avaient progressivement cédé devant la nécessité et l’appât du gain. Des chasseurs étaient devenus éleveurs, des marchands avaient construit des réseaux entiers autour de cette poudre et les singes blancs, autrefois considérés comme des habitants sacrés des montagnes, n’étaient plus pour beaucoup qu’une ressource extrêmement précieuse.

Wukong grandit donc avec une peur que la force physique ne pouvait effacer. Dès que les sentinelles annonçaient l’arrivée des hommes, toute la tribu disparaissait. Les mères emportaient leurs petits, les anciens guidaient les plus faibles jusqu’aux refuges et chacun savait qu’il fallait abandonner le territoire avant l’arrivée des chiens et des pièges. Wukong observa toute son enfance ce même rituel, et plus il devint fort, plus il lui devint insupportable. Il comprenait la peur des anciens, mais il ne comprenait pas pourquoi ceux qui n’avaient rien fait devaient toujours être ceux qui s’enfuyaient. Un jour, lorsqu’une nouvelle expédition de cinq chasseurs pénétra sur leurs terres, il décida simplement de rester.

Sa mère tenta de l’en empêcher et lui rappela que les hommes n’étaient pas semblables aux autres prédateurs. Wukong lui répondit qu’ils n’étaient que cinq et qu’il avait affronté seul un Shere Khan. Elle essaya encore de lui expliquer que vaincre cinq hommes ne signifiait rien, car derrière chacun d’eux existaient des villages, des villes et des armées entières. Wukong entendit ses paroles sans véritablement les comprendre. La fougue de la jeunesse, sa récente victoire et le Ruyi Jingu qu’il portait désormais l’avaient convaincu qu’il suffisait peut-être qu’une seule génération cesse enfin d’avoir peur. Le combat confirma d’abord tout ce qu’il croyait. Deux chasseurs furent tués presque immédiatement et les trois autres prirent la fuite sans même essayer de récupérer les corps de leurs compagnons. Wukong revint auprès de la tribu persuadé d’avoir accompli ce que les anciens n’avaient jamais osé tenter. Pourtant, personne ne célébra sa victoire. Sa mere et le chaman se contentèrent de lui dire qu’ils reviendraient, et qu’ils reviendraient désormais avec la certitude qu’un danger nouveau vivait dans cette forêt. Ils eurent raison.

Les semaines suivantes, les expéditions devinrent plus nombreuses. Cinq hommes furent remplacés par dix, puis par vingt. Les pièges furent installés plus profondément dans la montagne, les chasseurs apprirent les chemins empruntés par la tribu et chaque victoire de Wukong semblait seulement produire une attaque plus organisée. Il continua néanmoins à se battre, convaincu qu’abandonner maintenant ne ferait que prouver aux hommes qu’ils pouvaient recommencer comme auparavant. Chaque affrontement le rendait plus fort et chaque succès rendait ses ennemis plus déterminés. Le conflit devint ainsi une spirale dont personne ne savait plus comment sortir.

Durant les semaines qui suivirent, la mère de Wukong avait commencé à parler de plus en plus souvent de l’avenir. Elle vieillissait, ses mouvements étaient devenus plus lents et les longs déplacements imposés par les chasseurs lui demandaient désormais davantage d’efforts, mais elle continuait malgré tout à suivre la tribu partout où elle devait se réfugier. Wukong lui proposait souvent de la porter lorsqu’ils gravissaient les passages les plus difficiles de la montagne, ce qu’elle refusait presque toujours avec cette fierté tranquille qui l’avait accompagnée toute sa vie. Elle lui rappelait alors qu’elle l’avait transporté pendant des années lorsqu’il était incapable de se tenir debout et qu’elle pouvait encore marcher quelques kilomètres sans avoir besoin que son propre fils la traite comme une vieille infirme. Wukong riait, insistait parfois, puis finissait généralement par la soulever malgré ses protestations.

Un soir, alors qu’ils s’étaient installés sur les branches d’un immense arbre dominant toute la vallée, elle lui demanda ce qu’il ferait lorsque les hommes cesseraient enfin de venir. La question surprit Wukong. Depuis toujours, leur existence avait été organisée autour de cette menace et il n’avait jamais réellement imaginé ce que pourrait être une vie débarrassée de la peur. Il réfléchit quelques instants avant de lui répondre qu’il ramènerait la tribu dans les terres qu’elle avait abandonnées autrefois, plus bas dans la montagne, là où les arbres fruitiers étaient plus nombreux et où les anciens racontaient qu’une immense rivière traversait une vallée entière. Sa mère sourit car elle adorait cet endroit. Elle lui en parlait à chaque fois qu'elle en avait l'occasion. Elle y avait vécu lorsqu’elle était jeune, bien avant sa naissance, à une époque où les chasseurs étaient suffisamment rares pour que les petits puissent dormir près du sol sans que les adultes passent la nuit à surveiller la forêt. Elle lui parla d’un immense arbre dont les fleurs devenaient rouges au printemps, d’un bassin naturel où elle avait appris à nager et d’une falaise depuis laquelle on pouvait apercevoir le soleil disparaître derrière presque toutes les montagnes de Lin. Wukong lui promit qu’ils y retourneraient lorsqu’il aurait définitivement chassé les hommes de leur territoire.

Elle l’observa alors avec cette expression particulière qu’elle avait chaque fois qu’il parlait avec trop d’assurance.

- Tu crois toujours que tu peux tout réparer.

Wukong sourit.

- Je suis votre roi maintenant.

- Tu étais déjà mon fils bien avant d’être le roi de qui que ce soit.

Elle posa une main contre sa joue, puis contempla un instant sa longue queue blanche.

- Quand je t’ai trouvé, tu étais laid.

Wukong se mit à rire.

- Merci.

- Tu n’avais pas de poils, pas de queue, tu pleurais toute la nuit et tu étais incapable de grimper à un arbre. J’ai longtemps pensé que quelque chose n’allait pas chez toi.

- Et maintenant ?

Elle le regarda de haut en bas avec un sérieux exagéré.

- Maintenant tu as une queue.

Ils rirent tous les deux, et pendant quelques instants les chasseurs, les morts et la peur semblèrent très loin. Elle finit pourtant par devenir plus silencieuse et posa sa tête contre l’épaule de son fils.

- Je suis fière de toi, Wukong.

Il ne répondit pas immédiatement. Sa mère lui avait montré son affection de milliers de manières au cours de sa vie, mais elle disait rarement ce genre de choses aussi directement.

- Même lorsque je n’écoute pas les anciens ?

- Surtout pas lorsque tu n’écoutes pas les anciens.

Elle sourit avant de reprendre.

- Je suis fière de l’homme que tu es devenu. Ou du singe. Je ne sais toujours pas très bien ce que tu préfères.

- Singe.

- Évidemment.

Puis son visage redevint sérieux.

- Mais je ne veux pas que toute ta vie devienne une guerre menée pour nous protéger. Un jour, je voudrais te voir sans ce bâton ou de chasseurs à poursuivre et surtout sans personne à sauver. Je voudrais savoir qui est mon fils lorsqu’il n’a plus besoin d’être le plus fort de la forêt.

Wukong regarda longtemps la vallée.

- Quand ils ne viendront plus, tu le découvriras.

Elle acquiesça doucement.

- Alors ne mets pas trop de temps.

Ce furent parmi les dernières paroles qu’ils échangèrent seuls.

Quelques jours plus tard, les hommes revinrent et cette fois, ils ne suivirent pas les traces des singes à travers la forêt. Ils savaient déjà où ils allaient. Le soir était tombé depuis peu lorsqu’une première odeur de fumée atteignit les hauteurs. Wukong se redressa immédiatement, mais avant même qu’il puisse donner l’alerte, des flammes apparurent entre les arbres. D’autres s’allumèrent derrière eux, puis sur les deux flancs de la montagne. Les chasseurs avaient observé leurs déplacements pendant des semaines et compris où la tribu se réfugiait lorsqu’elle était menacée. Ils n’étaient pas venus chasser quelques singes. Ils étaient venus prendre toute la tribu.

La panique fut immédiate. Les mères saisirent leurs petits, les anciens cherchèrent les passages qui n’étaient pas encore condamnés par les flammes et les cris. Des chiens furent lâchés entre les arbres tandis que des hommes équipés de longues perches et de filets refermaient progressivement l’étau autour d’eux. Les plus jeunes étaient recherchés en priorité, car ils pouvaient encore être élevés en captivité pendant des années et fournir davantage de fourrure que les adultes. Ceux qui tentaient de les protéger étaient simplement abattus.

Wukong se jeta au milieu d’eux avec le Ruyi Jingu. Pendant un temps, il crut encore pouvoir inverser le cours des choses. Il fracassa les jambes d’un chasseur, repoussa un groupe entier qui tentait de refermer un filet sur plusieurs enfants et traversa les flammes pour ouvrir une voie vers le nord. Mais chaque fois qu’il sauvait quelqu’un, des cris retentissaient ailleurs. La forêt qu’il connaissait mieux que son propre corps était devenue méconnaissable sous la fumée, et pour la première fois depuis qu’il avait reçu le bâton des anciens, sa force ne semblait plus avoir aucun sens. Il pouvait vaincre chaque homme qui se présentait devant lui et pourtant il ne pouvait pas être partout en même temps.

Au milieu du chaos, il entendit la voix de sa mère.

Il se retourna aussitôt.

Elle se trouvait à quelques dizaines de mètres, entourée de fumée, tenant contre elle un petit singe que Wukong reconnut immédiatement. Il était encore suffisamment jeune pour s’agripper maladroitement à sa fourrure, exactement comme Wukong l’avait fait autrefois. Un chasseur s’approchait derrière elle tandis qu’un autre lui barrait le passage. Wukong hurla son nom et se précipita dans leur direction, mais plusieurs hommes surgirent entre eux.

Sa mère aperçut alors une ouverture entre les flammes, elle ne chercha pas à sauver sa propre vie et poussa le petit de toutes ses forces vers le passage et lui cria de courir.

L’enfant hésita mais elle cria une seconde fois.

Il partit.

La flèche la frappa presque au même instant.

Wukong vit son corps se redresser sous l’impact avant de vaciller.

Il ne se souvint pas précisément de la manière dont il parcourut la distance qui les séparait mais se souvenait seulement d’avoir frappé quelqu’un, puis un autre, et d’avoir finalement abandonné son bâton pour la rattraper avant qu’elle ne touche le sol.

La chasse prenait fin peu à peu au meme moment, les chasseurs avait obtenu ce qu'ils étaient venu chercher et surtout ce qu'il étaient venu détruire. Ils se retirèrent peu à peu en emportant un maximum de singe et de fourrure avec eux.

Elle respirait encore à peine.

Wukong posa une main derrière sa tête et tenta immédiatement de retirer la flèche, mais elle attrapa son poignet.

- Non.

Il la regarda, incapable de comprendre pourquoi elle l’empêchait de l’aider.

- Je peux te ramener. Les anciens sauront quoi faire. Je peux—

Elle serra un peu plus son poignet.

- Wukong.

Sa voix était faible, mais il se tut.

Autour d’eux, la forêt continuait de brûler. Les cris résonnaient encore, les hommes poursuivaient les survivants, pourtant Wukong n’entendait presque plus rien.

Sa mère leva difficilement la main vers son visage.

Pendant une seconde, elle sourit.

- Tu as toujours les mêmes yeux.

Wukong sentit quelque chose se briser en lui.

Il se rappela soudain cette histoire qu’elle lui avait racontée tant de fois. Le bébé trouvé sous un arbre par une nuit froide, incapable de marcher, incapable de parler, qui s’accrochait à sa fourrure parce qu’il avait peur dès qu’elle essayait de le poser. Elle racontait toujours cette histoire en riant, en prétendant qu’il avait été le petit le plus difficile de toute la montagne.

- Tu te souviens de ce que je t’ai dit ? demanda-t-elle.

Wukong pleurait maintenant sans parvenir à retenir ses larmes.

- On retournera dans la vallée. Je te le promets. Tu me montreras l’arbre rouge. Tu me montreras la rivière. Je te porterai jusque-là s’il le faut.

Elle le regarda longuement mais il comprit à son expression qu’elle savait.

- J’aurais aimé la revoir avec toi.

Wukong secoua la tête.

- Tu la reverras.

Elle ne chercha pas à le contredire.

Sa main caressa doucement sa joue, remontant jusqu’à ses cheveux exactement comme lorsqu’il était enfant.

- Lorsque je t’ai trouvé cette nuit-là... je pensais que je sauvais un enfant.

Elle reprit difficilement son souffle.

- Je ne savais pas que c’était toi qui allais me sauver.

Wukong voulut répondre, mais aucun mot ne sortit.

- J’avais perdu mon petit, continua-t-elle. Je pensais que je n’aurais plus jamais de fils. Puis la forêt m’a donné cet étrange petit être sans poils qui criait plus fort que tous les singes que j’avais connus.

Un léger rire lui échappa avant de devenir une toux douloureuse.

- J’ai eu tellement de chance de te trouver.

Wukong baissa la tête contre elle.

- C’est moi qui ai eu de la chance.

Elle ferma les yeux quelques secondes.

Lorsqu’elle les rouvrit, ils cherchaient encore les siens.

- Alors nous avons eu de la chance tous les deux.

Sa main commença lentement à perdre sa force.

Wukong la serra contre lui.

- Maman...

Il ne l’avait presque jamais appelée ainsi. Dans la tribu, les liens n’avaient pas besoin d’être constamment nommés. Pourtant, à cet instant, il ne trouva aucun autre mot.

Elle sourit une dernière fois puis sa main glissa de sa joue.

Wukong resta immobile, attendant un nouveau souffle qui ne vint jamais.

Autour de lui, la forêt continuait de brûler.

Quelques heures auparavant, il avait encore une mère qui rêvait de revoir avec lui une vallée de son enfance. Elle voulait retourner au bord d’une rivière, s’asseoir sous un arbre aux fleurs rouges et découvrir quel homme son fils deviendrait lorsqu’il n’aurait enfin plus personne à combattre. Elle ne verrait rien de tout cela ... Et Wukong ne découvrirait jamais cet homme.


Renaissance

Wukong resta auprès du corps de sa mère jusqu’à ce que les dernières flammes commencent à s’éteindre. Il aurait été incapable de dire combien de temps s’était écoulé. Autour de lui, les survivants fouillaient encore les décombres, appelaient ceux qui avaient disparu et retrouvaient parfois un enfant caché sous les racines d’un arbre ou un ancien blessé. D’autres revenaient sans personne, le regard suffisamment vide pour que Wukong comprenne avant même qu’ils ne parlent. Lorsque le soleil se leva enfin sur la montagne, il éclaira une forêt que personne ne reconnut. Les grands arbres sous lesquels ils avaient grandi étaient noircis, certaines branches brûlaient. Ceux que les chasseurs n’avaient pas tués avaient été emportés dans des cages, et personne ne savait encore combien d’entre eux étaient toujours en vie. Wukong aurait dû organiser les recherches, guider les survivants, décider où la tribu devait désormais se réfugier. Il était leur roi. Pourtant, pour la première fois depuis qu’on lui avait remis le Ruyi Jingu, il resta incapable de donner le moindre ordre. Son bâton reposait dans la terre à quelques mètres de lui et lui paraissait soudain ridicule.

Lorsque vint le moment d’enterrer les morts, Wukong refusa que quelqu’un l’aide à creuser la tombe de sa mère. Il choisit un endroit légèrement à l’écart des autres sépultures, sur une hauteur depuis laquelle on pouvait apercevoir les montagnes jusqu’à l’horizon. Elle lui avait souvent raconté que, lorsqu’elle était jeune, les singes blancs enterraient leurs morts dans les lieux les plus élevés afin que leur dernier regard sur le monde ne soit pas celui de la terre refermée sur eux, mais celui des forêts où ils avaient vécu. Wukong creusa pendant des heures avec ses mains. Il arracha les pierres une à une, jusqu’à ce que ses doigts saignent, puis déposa doucement le corps de sa mère au fond de la fosse. Il regarda longuement ses mains. Il pouvait encore se souvenir de la sensation du premier chasseur qu’il avait frappé, du moment précis où l’homme avait compris que le singe qu’il poursuivait depuis plusieurs jours était plus dangereux que lui. Wukong s’était senti fier. Il s’était même senti heureux. Pour la première fois de sa vie, ce n’était pas lui qui courait pour échapper à quelqu’un de plus puissant. Cette satisfaction lui paraissait aujourd’hui honteuse, mais il ne parvenait pas pour autant à la condamner entièrement. Si les chasseurs revenaient demain pour les survivants, il savait déjà qu’il reprendrait son bâton. Il n’arrivait simplement plus à croire que cela suffirait.

Il posa une main sur la terre fraîche.

Sa mère lui avait parlé de la vallée la veille encore. Il aurait voulu lui demander une dernière fois de lui en dire plus sur ce lieu. Savoir si l’arbre était réellement aussi grand qu’elle le prétendait ou si ses souvenirs l’avaient fait grandir avec les années. Lui demander où se trouvait exactement la pierre depuis laquelle elle plongeait dans la rivière et si elle avait vraiment réussi, comme elle le racontait, à traverser tout le bassin avant les autres jeunes de son âge.

Il avait cru qu’il aurait le temps, cette pensée lui fit davantage de mal que toutes les autres.

Wukong baissa la tête jusqu’à ce que son front touche presque la terre. Il n’était pas certain de savoir à qui il en voulait. Aux chasseurs, évidemment. À ceux qui achetaient la fourrure. Aux anciens qui avaient eu raison de le mettre en garde. À lui-même. Il lui arrivait même, pendant quelques secondes, d’en vouloir à sa mère d’être morte alors qu’ils n’avaient pas terminé leur conversation, avant que cette colère absurde ne se retourne immédiatement contre lui.

Une partie de lui cherchait encore l’erreur qu’il aurait pu corriger.

Il aurait pu fuir avec les autres comme on lui avait conseillé, il aurait pu écouter. Ou bien peut être qu'il aurait du tuer davantage d’hommes lors des premières attaques afin qu’aucun ne reparte prévenir les suivants. Mais surtout aurait du être plus fort plus tôt.

Cette dernière pensée s’installa en lui plus longtemps que les autres.

Wukong releva lentement la tête.

Ce n’était pas une idée noble et il le savait. Il aurait été plus difficile d'apprendre que la mort de sa mère venait de l’inutilité de la violence, que la sagesse consistait désormais à déposer son bâton et à accepter les limites de ce qu’un seul être pouvait accomplir. Pourtant, lorsqu’il se força à regarder ce qu’il ressentait réellement, il ne trouva rien de cela. Il regrettait d’avoir entraîné son peuple dans une escalade qu’il n’avait pas su maîtriser, mais il ne regrettait pas d’avoir voulu mettre fin à leur peur. Il ne regrettait pas davantage d’avoir frappé ceux qui étaient venus capturer les siens. Ce qu’il regrettait, au fond, c’était d’avoir cru être assez puissant alors qu’il ne l’était pas.

Cette conclusion lui déplut.

Il savait que c’était probablement ainsi que commençaient les erreurs dont on ne revenait pas. Une défaite pouvait toujours être interprétée comme la preuve qu’il fallait abandonner une voie, ou au contraire comme la preuve qu’on ne l’avait pas suivie assez loin.

Au même moment, très loin au-dessus de lui, au-delà des nuages que les habitants de la surface observaient sans jamais imaginer ce qui pouvait se trouver derrière, un jeune Khoda accomplissait une tâche parfaitement ordinaire. Il travaillait depuis plusieurs heures dans l’un des domaines consacrés aux jardins célestes et préparait les graines de fruits qui seraient bientôt confiées aux jardiniers des sanctuaires divins. Ces graines étaient rares, conservées avec une attention extrême, car les arbres qui en naissaient puisaient directement dans les flux magiques traversant les cieux et donnaient des fruits dont les propriétés étaient si puissantes que leur consommation demeurait interdite à presque tous les êtres de Safir. Le jeune Khoda connaissait parfaitement la valeur de ce qu’il manipulait, mais la routine avait depuis longtemps remplacé l’émerveillement. Pour lui, il ne s’agissait plus de miracles, seulement d’un travail qu’il accomplissait chaque saison.

L’un de ses compagnons lui avait offert ce jour-là une petite quantité d’une poudre venue de Lin. Elle était particulièrement pure, disait-il, et suffisamment rare pour se vendre plusieurs fois le prix de certaines épices sacrées. Le jeune Khoda n’en avait encore jamais consommé. Il savait seulement qu’elle amplifiait les sensations et permettait à ceux de son peuple de ressentir les courants magiques avec une intensité presque impossible à atteindre naturellement. Il mélangea donc quelques cendres à son thé sans poser davantage de questions. Il ne demanda pas comment elle avait été obtenue et ne savait pas qu’à quelques centaines de mètres sous les nuages, un fils venait d’enterrer sa mère parce que d’autres hommes avaient voulu vendre exactement la même substance.

Lorsque la poudre commença à agir, le Khoda comprit immédiatement qu’il en avait pris trop.

Le monde s’ouvrit autour de lui avec une brutalité presque insupportable. Il sentit les courants magiques traversant l’air, les plantes, les nuages et son propre corps avec une intensité sans précédent. Chaque pulsation de son énergie devint immense, chaque sensation se multiplia jusqu’à lui faire perdre la notion de ce qui lui appartenait encore. Il voulut appeler quelqu’un, mais une décharge jaillit de ses mains avant même qu’il puisse contrôler son geste. Puis une autre. La foudre éclata autour de lui, traversant les structures du jardin et faisant voler plusieurs récipients. L’une des décharges frappa une caisse contenant les graines célestes, dont le couvercle se brisa sous l’impact. Plusieurs graines furent projetées au sol.

Une seule traversa le rebord et personne ne la vit tomber.

Elle disparut dans les nuages, emportant avec elle une infime quantité de l’énergie libérée par la décharge qui l’avait frappée.

Sur la colline, Wukong releva lentement la tête lorsqu’un grondement traversa le ciel. Les nuages étaient devenus étrangement lumineux au-dessus de lui. Pendant quelques secondes, il crut simplement qu’un orage approchait. Puis un éclair fendit l’obscurité et quelque chose vint frapper la terre à quelques pas de la tombe de sa mère. Wukong se leva, surpris, et s’approcha lentement du petit cratère.

Au centre reposait une graine.

Il n’eut pas le temps de la toucher que des racines jaillirent soudain de la graine et s’enfoncèrent profondément dans la terre. Wukong recula tandis qu’un jeune tronc surgissait devant lui, gagnant plusieurs mètres en quelques secondes. Des branches apparurent, se divisèrent encore et encore, des feuilles d’un vert presque lumineux recouvrirent l’arbre et, sous ses yeux, les années semblèrent s’écouler à une vitesse impossible. Des siècles de croissance venaient de se condenser en quelques instants. Lorsque tout s’arrêta enfin, l’arbre dominait la tombe de sa mère comme s’il avait toujours poussé à cet endroit.

Une unique fleur blanche se forma parmi les branches.

Elle s’ouvrit lentement, resta ainsi quelques secondes, puis ses pétales commencèrent déjà à tomber. À leur place grossit un fruit dont la peau verte semblait retenir une faible lumière.

Wukong contempla longtemps l’arbre.

Après ce qu’il venait de vivre, l’apparition aurait peut-être dû lui sembler merveilleuse. Elle ne provoqua pourtant en lui aucune joie. Il regarda le fruit, puis la tombe de sa mère à quelques pas de là, et une amertume presque ridicule lui monta à la gorge.

Il eut un petit rire.

- Maintenant ?

Sa voix parut étrange dans le silence.

Wukong leva les yeux vers le ciel, sans même savoir à qui il adressait la question.

- Il fallait venir hier.

Personne ne répondit.

Il resta encore un moment devant l’arbre avant de s’en approcher. Plus il avançait, plus il ressentait quelque chose émaner du fruit, une pression diffuse qui hérissait sa fourrure et faisait vibrer faiblement le Ruyi Jingu dans sa main. Il ne savait rien des jardins célestes ni de la graine tombée des hauteurs, il ignorait encore que l’accident qui l’avait conduite jusqu’ici était lui-même lié à cette poudre pour laquelle son peuple était chassé. Pour lui, il n’existait qu’un arbre impossible ayant poussé devant la tombe de sa mère au moment précis où il venait de comprendre combien son propre pouvoir avait été insuffisant.

Cette coïncidence aurait dû l’inquiéter davantage.

Mais Wukong pensa aux cages, aux survivants emportés pendant l’attaque et aux chasseurs qui devaient déjà descendre vers les villes avec les enfants de son peuple.

Il tendit la main et cueillit le fruit.

Son poids était étonnamment léger.

Il l’observa encore quelques secondes, partagé entre la méfiance et cette vieille impulsion qui l’avait toujours poussé vers les choses qu’on lui disait de ne pas toucher. Sa mère aurait probablement tenté de l’en empêcher. Le vieux chaman lui aurait conseillé d’attendre jusqu’au matin.

Wukong pensa à eux deux.

Puis il mordit.

La douleur fut si violente que Wukong crut d’abord avoir commis la dernière erreur de sa vie. Le fruit lui échappa des mains et roula dans l’herbe tandis qu’il tombait à genoux, incapable de reprendre son souffle. Une chaleur brutale s’était répandue depuis sa gorge jusque dans sa poitrine, puis dans ses bras, ses jambes et jusqu’au bout de sa queue, comme si quelque chose avait pénétré son corps et cherchait maintenant à en forcer chaque limite. Ses muscles se contractaient malgré lui. Ses doigts s’enfoncèrent dans la terre. Il essaya de cracher ce qu’il venait d’avaler, mais son estomac se souleva sans rien rendre, et lorsqu’il voulut appeler à l’aide, aucun son ne sortit de sa bouche.

Il eut le temps de penser que la situation était presque grotesque. Sa mère venait de mourir, une partie de son peuple avait été emportée, et lui allait peut-être finir étendu à quelques pas de sa tombe parce qu’il avait mangé le premier fruit impossible tombé du ciel. Cette pensée aurait probablement fait rire sa mère. Wukong, lui, n’en avait plus la force. Son cœur accéléra jusqu’à devenir douloureux, ralentit brusquement, puis sembla s’arrêter.

Quelque chose craqua dans sa poitrine.

Wukong inspira brutalement.

L’air entra dans ses poumons avec une telle violence qu’il eut l’impression de respirer pour la première fois. Il resta immobile, les mains posées au sol, tandis que les battements de son cœur reprenaient un rythme lent et profond. La douleur diminuait déjà. La chaleur qui avait traversé son corps ne disparaissait pas vraiment, elle changeait de nature, se répandant en lui avec une étrange stabilité.

Wukong releva la tête.

Pendant quelques secondes, il ne comprit pas ce qui lui arrivait.

Il entendait trop de choses.

Le vent dans les arbres n’était plus un seul bruit continu, mais des centaines de sons distincts. Il percevait le frottement des feuilles les unes contre les autres, le déplacement d’un petit animal dans un buisson situé beaucoup plus bas sur la pente, les ailes d’un oiseau nocturne au-dessus de la forêt. Il entendait l’eau courir entre les pierres bien avant qu’elle n’apparaisse à la surface. Plus étrange encore, certaines sensations ne ressemblaient à rien de ce qu’il connaissait. Lorsqu’il posa de nouveau la main contre le sol, il sentit quelque chose circuler sous sa paume, une présence diffuse qui suivait les racines, les roches et les nappes d’eau souterraines comme un immense réseau invisible. Il retira sa main mais le mouvement fut trop brusque et un morceau de roche resta pris entre ses doigts.

Wukong le regarda, surpris, puis observa le sol. Il n’avait pas essayé d’arracher quoi que ce soit. Ses doigts avaient simplement traversé la pierre comme s’il s’agissait d’une terre humide. Il resserra lentement sa main autour du fragment et la roche se réduisit en poussière.

Cette fois, il ne bougea plus du tout. La première émotion qui lui vint ne fut pas l’émerveillement mais quelque chose de bien plus sombre.

Il regarda la tombe de sa mère et Wukong sentit ses mâchoires se serrer.

Il resta quelques instants debout, attendant que ses jambes cèdent de nouveau, mais son corps lui semblait plus stable qu’il ne l’avait jamais été. Les blessures du massacre, les coupures sur ses bras, les brûlures provoquées par les incendies, jusqu’aux douleurs qu’il traînait depuis son combat contre le Shere Khan, tout avait disparu. Il passa une main sur son flanc, là où une lame l’avait entaillé quelques heures auparavant. La peau était intacte.

Puis il entendit quelque chose.

Au début, il crut que son esprit, encore désorienté par toutes ces sensations nouvelles, lui jouait un tour. Le bruit était si faible et si lointain qu’il aurait été impossible à distinguer auparavant, le grincement régulier d’une roue, le choc métallique d’une chaîne, des voix humaines étouffées par la distance.

Wukong tourna la tête vers le sud.

Il ferma les yeux et les sons devinrent plus clairs. Il entendait des chevaux ainsi que plusieurs hommes mais surtout entre deux voix humaines, un cri aigu qu’il reconnut immédiatement, un jeune singe qu'il adorait.

Wukong ouvrit les yeux.

Il regarda le Ruyi Jingu, toujours couché dans l’herbe, puis le ramassa. Le bâton lui parut presque étrangement léger entre ses mains. Il jeta un dernier regard à la tombe puis il descendit de la colline.

Son premier bond faillit l’envoyer contre un arbre. Wukong avait voulu atteindre une branche située quelques mètres plus bas. Il la dépassa entièrement et traversa une distance si grande qu’il eut à peine le temps de comprendre ce qui se produisait avant de retomber sur un autre tronc. L’écorce éclata sous ses pieds. Il se rattrapa de justesse, resta accroupi quelques secondes puis regarda derrière lui avec incrédulité, la colline était déjà loin.

Un sourire apparut malgré lui.

Il recommença. Cette fois, il contrôla davantage son mouvement. Puis encore une fois. Très vite, la forêt se transforma autour de lui en une succession de branches, de rochers et de pentes qu’il franchissait presque sans les toucher. Là où il lui aurait fallu autrefois une longue course pour rejoindre la vallée, il ne lui fallut que quelques minutes.

Les chasseurs, eux, avançaient lentement.

Ils avaient choisi un ancien chemin suffisamment large pour les chariots et progressaient avec difficulté à cause des roues chargées de cages. Plusieurs hommes portaient encore les traces de l’affrontement de la veille. Certains étaient blessés, d’autres trop épuisés pour parler, mais l’atmosphère n’était plus celle du combat. Le danger leur paraissait désormais derrière eux. Ils avaient perdu des hommes, certes, mais ils avaient également capturé suffisamment de jeunes singes pour que l’expédition reste profitable, et l’un des chasseurs expliquait déjà qu’il faudrait attendre plusieurs saisons avant de revenir dans cette partie de la montagne. Après ce qu’ils venaient d’infliger à la tribu, les survivants se disperseraient probablement plus profondément encore dans les hauteurs.

Le premier homme aperçut Wukong lorsque celui-ci tomba sur le chemin devant eux. Il y eut un moment d’hésitation car personne ne comprit immédiatement comment il avait pu les rattraper. Puis plusieurs chasseurs le reconnurent, l’homme placé en tête du convoi pâlit. Mais Wukong ne regardait aucun d’eux, toute son attention s’était portée sur les cages.

Il en comptait plus qu’il ne l’avait imaginé.

Certaines étaient suffisamment petites pour que les prisonniers puissent à peine changer de position. Des jeunes s’agrippaient aux barreaux, le pelage encore couvert de suie. Plusieurs avaient été blessés pendant la capture. L’un d’eux, qu’il connaissait depuis sa naissance, resta parfaitement immobile en le voyant, comme si son esprit refusait de croire qu’il pouvait réellement être là.

Wukong sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine.

- Ouvrez-les.

Le chef des chasseurs retrouva suffisamment de contenance pour lever son arme.

- Recule.

Wukong le regarda enfin.

L’homme tenta de maintenir sa voix ferme.

- Tu as déjà fait assez de dégâts. Si tu veux que ceux-là restent en vie, tu vas poser ton bâton.

Wukong observa un instant les cages, puis revint vers lui.

C’était précisément ce qui lui avait coûté tant de choses. Les chasseurs n’avaient pas besoin d’être plus forts que lui, ils avaient simplement besoin de l’obliger à choisir. Pendant qu’il en poursuivait un, un autre capturait un enfant. Pendant qu’il protégeait un groupe, ils attaquaient ailleurs. Chaque victoire n’était qu’une manière différente de lui rappeler qu’il ne pouvait pas se trouver partout.

Cette fois, pourtant, quelque chose lui disait que l’homme devant lui n’avait plus entre les mains le pouvoir qu’il croyait posséder.

- Je t’ai demandé d’ouvrir les cages.

Le chasseur tira.

Wukong vit partir la flèche. Il distingua le mouvement de la corde, la vibration du bois, la trajectoire presque lente de la pointe qui se dirigeait vers sa poitrine. Il aurait pu l’éviter sans effort mais il choisit de ne pas bouger. La flèche le frappa et le bois se brisa.

Pendant un instant, Wukong et le chasseur regardèrent ensemble les morceaux tomber sur le chemin. Une petite coupure s’était ouverte sur le torse de Wukong mais elle se referma sous leurs yeux. Il observait la peau redevenue intacte avec une fascination qu’il ne cherchait même pas à cacher. Il venait de comprendre quelque chose que toutes les sensations nouvelles de la forêt ne lui avaient pas encore permis de mesurer. Ils ne pouvaient plus lui faire ce qu’ils avaient fait la veille.

Le second archer tira presque immédiatement mais Wukong attrapa la flèche en plein vol. Il regarda l’homme qui venait de la lancer, puis le morceau de bois entre ses doigts et il se mit à rire.

L’affrontement n’eut presque rien d’un combat. Il n’y eut ni avertissement, ni possibilité de déposer les armes, ni distinction entre ceux qui avaient tiré et ceux qui avaient simplement accompagné le convoi. Wukong venait de voir leurs visages, les cages derrière eux, le sang séché sur la fourrure des jeunes singes, et quelque chose s’était refermé en lui. La veille, il avait dû courir d’un bout à l’autre de la forêt en choisissant constamment qui sauver, incapable d’empêcher les hommes de frapper ailleurs dès qu’il apparaissait quelque part. Cette fois, il n’avait plus besoin de choisir. Il traversa leur formation avec une violence qu’il ne chercha même pas à retenir. Le premier homme qu’il frappa fut projeté contre un arbre avec assez de force pour le tuer sur le champ. Un autre tenta de fuir, Wukong le rattrapa avant qu’il ait parcouru quelques mètres. Ceux qui jetèrent leurs armes découvrirent trop tard que cela ne changeait plus rien. Le Ruyi Jingu heurta ensuite le sol, Wukong sentit quelque chose répondre à travers le bâton, une énergie qu’il n’avait jamais perçue jusque-là, et l’arme s’allongea brusquement jusqu’à frapper plusieurs hommes à la fois. Au bout de quelques instants, les cris changèrent de nature. Ils n’étaient plus ceux d’hommes qui combattaient, mais de gens qui avaient compris qu’ils allaient mourir. Wukong les entendit supplier, appeler leurs compagnons, promettre qu’ils ne reviendraient jamais. Il continua malgré tout.

Il les tua tous.

Après le massacre Wukong passa d’une cage à l’autre en arrachant les verrous, parfois les barreaux eux-mêmes lorsque les mécanismes étaient trop endommagés. À mesure que les prisonniers sortaient, la scène devint étrange, presque irréelle. Les corps des chasseurs recouvraient encore le chemin tandis que les singes retrouvaient ceux qu’ils croyaient morts, s’agrippaient les uns aux autres, pleuraient ou restaient simplement silencieux, incapables de comprendre comment, après la nuit qu’ils venaient de vivre, ils pouvaient se retrouver libres quelques heures plus tard. Certains cherchèrent immédiatement leur mère ou leurs enfants parmi les survivants. Wukong les observa appeler des noms auxquels personne ne répondait, et sa satisfaction s’assombrit.

Un vieux singe dont l’épaule portait encore la marque d’une lance vint s’asseoir près de lui pendant que les plus jeunes reprenaient des forces. Il regarda les hommes étendus sur la route, puis Wukong. Après un long silence, il posa simplement sa main sur l’avant-bras de son roi. Ce geste, si banal en apparence, fit davantage à Wukong que toutes les paroles qu’on aurait pu lui adresser. La veille, il n’avait pas réussi à empêcher qu’on arrache les siens à leur forêt. Aujourd’hui, ils rentreraient avec lui.

Lorsque les premiers survivants aperçurent la tribu, un cri parcourut les arbres. Ceux qui avaient passé la journée à compter les absents descendirent vers eux. Wukong posa les blessés, puis resta légèrement en retrait. Il vit une mère courir vers deux enfants qu’elle croyait perdus, un vieil homme reconnaître son frère parmi ceux qui revenaient, et un jeune singe traverser toute la clairière avant de comprendre que la personne qu’il cherchait n’était pas dans le groupe. La joie et le deuil existaient au même endroit sans parvenir à s’annuler.

Le vieux chaman s’approcha finalement de Wukong.

Il le regarda longuement. Son regard descendit vers les traces de sang sur son corps, remonta vers les blessures qui auraient dû s’y trouver et n’y étaient plus, puis s’arrêta sur le Ruyi Jingu.

- Où sont les hommes ?

Wukong ne détourna pas les yeux.

- Morts.

Le chaman resta silencieux.

- Tous ?

- Tous.

Il n’y avait aucune fierté dans sa réponse. Il donnait simplement le fait tel qu’il était.

Le vieux singe regarda les captifs revenus auprès des leurs, puis les tombes encore fraîches sur la hauteur.

- Et toi ?

Wukong fronça légèrement les sourcils.

- Quoi, moi ?

- Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Wukong hésita. Il aurait été incapable d’expliquer correctement l’arbre, le fruit ou ce qu’il ressentait depuis qu’il l’avait mangé. Il tendit simplement une main vers une grosse pierre située près d’eux, la saisit et la souleva sans effort. Le chaman ne montra presque aucune réaction. Il connaissait Wukong suffisamment bien pour savoir que ce qui était important ne se trouvait pas dans la pierre.

- Tu crois que c’est terminé ? demanda-t-il.

La question rappela immédiatement à Wukong leur ancienne conversation.

Il regarda les singes qui retrouvaient leur famille.

- Ces hommes-là ne reviendront pas.

- Je ne t’ai pas demandé cela.

Autrefois, il aurait probablement répondu avec assurance. Il aurait expliqué que les hommes avaient désormais compris, qu’il suffisait de leur faire assez peur ou d’en tuer suffisamment pour que les autres renoncent enfin. Après le massacre de la veille, il n’était plus capable de croire à quelque chose d’aussi simple.

- Je ne sais pas.

Le vieux chaman acquiesça lentement, presque satisfait par cette réponse.

Wukong poursuivit après quelques secondes.

- Mais cette fois, je ne vais pas attendre qu’ils reviennent.

Le chaman tourna les yeux vers lui.

- Qu’est-ce que cela veut dire ?

- Ils viennent parce que quelque chose les fait venir, répondit-il. Jusqu’à présent, nous avons toujours attendu le dernier homme de la chaîne, celui qui entre ici avec son arc. Puis nous avons fui devant lui ou essayé de le tuer. Ça ne change rien à celui qui l’envoie.

Le chaman l’écoutait attentivement.

Wukong posa la main sur l’une des cages.

- Je veux savoir où elles sont fabriquées. Où ils emmènent les jeunes. À qui ils vendent notre fourrure. Je veux voir jusqu’où ça va.

- Et ensuite ?

Wukong resta silencieux un instant.

- Ensuite, je déciderai.

Le chaman connaissait suffisamment son fils adoptif pour entendre ce que cette dernière phrase ne disait pas. Wukong ne parlait pas encore d’une guerre contre les villes de Lin, mais il n’envisageait manifestement plus de rester dans la forêt en espérant que le monde extérieur les oublierait.

- Ta mère aurait voulu que tu prennes le temps de réfléchir.

Wukong tourna immédiatement la tête vers lui. La phrase lui déplut, mais le chaman ne cherchait pas à provoquer sa colère.

- Ne parle pas à sa place.

- Je ne le fais pas.

Le vieillard regarda un instant les survivants.

- Je te rappelle seulement qu’elle ne rêvait pas de te voir gagner toutes tes guerres.

Wukong ne répondit pas. Il savait exactement à quoi il faisait référence.

Il regarda le Ruyi Jingu entre ses mains.

- Elle n’est plus là pour le voir.

Le chaman baissa les yeux.

Wukong regretta presque immédiatement la dureté de sa réponse, mais ne la reprit pas. Ils restèrent quelques instants côte à côte sans parler. Autour d’eux, la tribu commençait déjà à préparer de la nourriture pour ceux qui revenaient. Quelques enfants, malgré tout ce qu’ils venaient de traverser, avaient recommencé à jouer près des arbres. Leur capacité à revenir aussi vite à des choses simples surprit Wukong.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis le massacre, il dormit et au matin, il descendit seul vers les plaines.

Et lorsqu’il quitta la forêt, il n’avait plus la moindre intention de fuir devant qui que ce soit.


Chaos

Wukong connaissait les forêts du nord de Lin mieux que n’importe quel homme, mais il connaissait très peu ce qui se trouvait au-delà. Durant son enfance, les plaines n’avaient jamais représenté un lieu réel à ses yeux. Elles appartenaient au monde des chasseurs, des routes et des villes dont parlaient parfois les anciens lorsqu’ils racontaient les territoires que les singes blancs avaient autrefois traversés avant de se retirer toujours plus profondément dans les montagnes. Il savait que les hommes y vivaient par milliers, qu’ils bâtissaient des murs autour de leurs habitations et qu’ils échangeaient entre eux presque tout ce qu’ils possédaient, mais cette connaissance restait abstraite. Jusqu’à présent, les humains qu’il avait rencontrés étaient toujours venus jusqu’à lui. Pour la première fois, c’était Wukong qui descendait vers eux.

Le paysage changea progressivement. Les arbres devinrent plus rares, remplacés par des champs cultivés qui descendaient jusqu’à de petits villages. Wukong ralentit en découvrant les premières maisons. Elles étaient modestes, souvent faites de bois et de pierre, et ne ressemblaient en rien aux forteresses qu’il avait parfois imaginées lorsqu’il pensait au monde des hommes. Des enfants couraient entre les bâtiments, des vieillards travaillaient devant les portes, des femmes revenaient des champs avec des paniers remplis de légumes. Pendant quelques instants, il resta caché sur une hauteur et observa.

Il avait toujours su que les chasseurs avaient des vies lorsqu’ils quittaient la forêt. Il n’était pas idiot. Ils mangeaient, dormaient, avaient sans doute des familles comme toutes les créatures qu’il connaissait. Pourtant, le voir était différent. Un petit garçon attendait devant une maison, assis sur une marche avec un morceau de bois entre les mains. Chaque fois qu’un chariot descendait de la montagne, il se levait pour regarder les hommes qui l’accompagnaient, puis retournait s’asseoir lorsqu’il ne reconnaissait personne. Une femme finit par sortir et posa une main sur son épaule avant de regarder elle aussi la route.

Wukong les observa un moment.

Il comprit sans qu’on ait besoin de lui expliquer.

L’un des hommes qu’il avait tués ne rentrerait probablement pas.

Cette pensée resta en lui, mais elle ne produisit pas le remords qu’il aurait peut-être dû ressentir. Il revit les cages, la tombe de sa mère et les corps des singes étendus dans la forêt. Si cet homme avait eu un enfant, cela ne l’avait pas empêché de monter dans la montagne pour capturer ceux des autres.

Wukong quitta la hauteur.

Il commença par les élevages installés à la lisière des grandes routes. Certains étaient de simples enclos appartenant à des familles pauvres qui avaient compris qu’un singe blanc nourri pendant plusieurs années rapportait davantage qu’une chasse risquée en montagne. D’autres ressemblaient à de véritables exploitations, avec des dizaines de cages alignées sous des hangars sombres, des animaux tondus régulièrement jusqu’à ce que leur peau ne soit plus qu’une succession de cicatrices et des petits séparés de leurs mères suffisamment tôt pour qu’ils deviennent plus dociles. Wukong libéra les captifs partout où il passa. Il détruisit les installations, brûla les réserves de poudre et marqua parfois les bâtiments d’un simple symbole tracé avec le bout du Ruyi Jingu afin que tous sachent qui était venu.

Ce furent d’abord des opérations rapides mais rapidement les hommes commencèrent à résister. Des gardes furent engagés et des soldats escortèrent les convois. Les commerçants déplacèrent les élevages à l’intérieur des villes, derrière des murailles qu’ils croyaient capables de les protéger. Cette décision provoqua exactement l’inverse de l’effet recherché.

Wukong commença à entrer dans les villes.

La première à réellement lui résister était bâtie au pied des montagnes et devait une grande partie de sa richesse au commerce de la fourrure. On y trouvait des ateliers de transformation, des entrepôts et plusieurs marchés où la poudre de singe blanc était vendue aux marchands qui remontaient ensuite vers les sanctuaires Khodas. Lorsque Wukong arriva devant les portes, les soldats avaient déjà été prévenus. On lui ordonna de s’arrêter. Il répondit qu’il venait simplement récupérer les siens.

Le capitaine de la garde lui expliqua qu’il existait des lois, que les animaux présents dans les élevages avaient été achetés légalement et que la ville ne pouvait pas laisser un individu décider seul de ce qui devait appartenir ou non à chacun.

Wukong resta plusieurs secondes à le regarder.

- Vous avez donc écrit une loi qui dit qu’ils vous appartiennent.

- Oui.

- Et eux étaient présents lorsqu’elle a été écrite ?

Le capitaine crut à une plaisanterie.

- Ce sont des singes.

Wukong sourit légèrement.

- Moi aussi.

Puis il traversa la porte.

Les soldats tentèrent de l’arrêter. Leur nombre n’eut aucune importance. Wukong se déplaçait avec une rapidité qui rendait leurs formations inutiles, apparaissant au milieu d’un groupe avant de disparaître derrière eux tandis que le Ruyi Jingu changeait constamment de taille entre ses mains. Il pouvait le rendre suffisamment court pour combattre dans une ruelle étroite, puis l’allonger brutalement sur plusieurs dizaines de mètres afin de balayer toute une ligne de gardes sans même s’approcher d’eux. Les habitants observaient depuis leurs fenêtres cet étrange roi sauvage bondir d’un toit à l’autre avec une aisance presque joyeuse. À certains moments, il semblait même s’amuser. Il arrachait une arme des mains d’un soldat, la jetait sur un autre toit avant que son propriétaire n’ait compris ce qui venait d’arriver, puis disparaissait en riant lorsqu’une escouade entière se précipitait vers lui. Quelque chose du jeune Wukong qui courait autrefois entre les branches de Lin survivait encore au milieu de sa colère, et ce mélange rendait sa présence plus inquiétante encore. Il ressemblait à une créature pour laquelle les règles mêmes du combat n’avaient aucune importance.

Lorsqu’il atteignit les élevages, son rire disparut.

Des centaines de singes blancs vivaient derrière les portes.

Certains n’avaient presque plus de fourrure. Beaucoup étaient trop faibles pour tenir debout. D’autres, nés en captivité, reculèrent lorsqu’il ouvrit leurs cages parce qu’ils n’avaient jamais connu autre chose que les barreaux qui les entouraient. Wukong passa longtemps parmi eux avant de ressortir.

Cette nuit-là, les entrepôts brûlèrent.

Le feu gagna plusieurs bâtiments voisins et des habitants qui n’avaient jamais participé au commerce perdirent également leur maison. Wukong le sut. Il entendit leurs cris. Il aurait pu rester pour sauver chaque bâtiment, mais il avait encore des cages à ouvrir et des soldats continuaient à tenter de l’arrêter. Lorsqu’il quitta la ville au lever du jour, il se retourna une dernière fois vers la fumée

Les semaines devinrent des mois et les attaques se multiplièrent. Wukong descendait toujours plus loin dans les terres de Lin, détruisant les routes commerciales, interceptant les convois et frappant les villes qui refusaient de libérer leurs captifs. Ceux qui vivaient de la poudre le considéraient comme un fléau et ceux qui avaient toujours condamné ce commerce commencèrent à raconter qu’un esprit de la montagne était enfin venu punir les hommes pour leur hypocrisie. Des pauvres l’admiraient parce qu’il s’attaquait à des marchands puissants alors que d’autres le haïssaient parce que la disparition de ce commerce venait de leur retirer le seul revenu qui leur permettait de nourrir leurs enfants.

Wukong découvrait ainsi une autre vérité qu’il ne connaissait pas encore, détruire un mal ne signifiait pas que toutes les conséquences de sa disparition seraient bonnes. Mais il continua malgré tout.

À mesure que les singes étaient libérés, certains choisirent de rentrer dans les montagnes. D’autres refusèrent. Ils avaient grandi dans les cages, perdu leurs familles ou simplement découvert, en voyant Wukong, qu’il était possible de ne plus avoir peur. Quelques-uns commencèrent à le suivre. Puis d’autres encore.

Ils ne formèrent jamais véritablement une armée, du moins pas au début. Wukong ne leur demanda aucun serment. Il leur disait de retourner vivre s’ils le souhaitaient et ne considérait pas le courage comme une obligation. Mais ceux qui avaient passé leur existence derrière des barreaux apprirent vite à tendre des embuscades, saboter les convois et libérer leurs semblables. Les montagnes de Lin devinrent peu à peu un territoire où les chasseurs n’osaient plus pénétrer. Des villages de singes blancs se reconstruisirent dans des régions abandonnées depuis plusieurs générations, et pour la première fois depuis très longtemps, certains petits naquirent sans apprendre immédiatement qu’un jour il leur faudrait fuir devant les hommes.

Ce fut peut-être la plus belle période de la rébellion de Wukong.

Le commerce ne disparut pas en une seule nuit. Pendant quelque temps encore, quelques chasseurs tentèrent de contourner les routes que Wukong avait rendues impraticables, et certains marchands conservèrent leurs stocks en espérant que la situation finirait par se calmer. Ils se trompaient. À mesure que les semaines passaient, les convois devinrent plus rares, les acheteurs plus prudents, les intermédiaires moins nombreux, jusqu’à ce que le risque dépasse enfin ce que l’argent pouvait justifier. Ceux qui avaient bâti leur fortune sur la fourrure des singes blancs se tournèrent vers d’autres trafics, d’autres régions, d’autres espèces. Ce déplacement n’avait rien de noble, et Wukong ne se faisait aucune illusion à ce sujet, mais cela lui suffisait. Il n’avait jamais cherché à rendre les hommes meilleurs. Il voulait qu’ils cessent de venir chercher les siens.

Les nouvelles qui lui parvenaient confirmaient progressivement ce qu’il espérait. Des ateliers avaient fermé, des contrats avaient été rompus, plusieurs riches négociants avaient quitté le nord de Lin après avoir perdu trop d’argent, et les derniers groupes de chasseurs capables de remonter jusque dans les montagnes demandaient désormais des sommes si élevées que presque personne n’acceptait de les payer. La poudre existait encore ici ou là, conservée dans des réserves ou vendue clandestinement à des prix absurdes, mais le système qui avait permis pendant des années de transformer des singes vivants en une marchandise régulière avait été brisé.

Wukong continua malgré tout à frapper pendant quelque temps. Il n’en avait peut-être plus besoin avec la même urgence, mais il lui fallut un moment avant d’accepter que le travail était réellement terminé. Il avait passé des mois à poursuivre des noms, des routes, des entrepôts et des hommes dont il ignorait encore l’existence la semaine précédente. Chaque fois qu’il détruisait un réseau, il en cherchait aussitôt un autre. Lorsqu’il n’en trouva plus, cette absence lui procura d’abord moins de satisfaction qu’il ne l’aurait imaginé. Il avait tellement pris l’habitude d’avancer vers quelque chose qu’il ne savait plus très bien ce qu’il devait faire lorsque plus rien ne l’attendait au bout du chemin.

Un matin, il se réveilla dans les ruines d’un ancien poste de commerce abandonné quelques jours auparavant. Il avait dormi contre un mur, le Ruyi Jingu posé près de lui, et la première chose qu’il fit en ouvrant les yeux fut de tendre l’oreille. Aucun cheval sur la route. Aucun groupe d’hommes en approche. Aucune conversation dans laquelle son nom était prononcé. Seulement le vent qui passait dans les herbes et quelques oiseaux installés sur le toit effondré.

Il resta longtemps assis puis il comprit qu’il n’avait plus aucune raison d’être là.

Le chemin du retour lui prit plusieurs jours parce qu’il choisit, pour une fois, de ne pas utiliser toute la vitesse dont il était capable. Il suivit les routes pendant quelque temps, puis les quitta lorsqu’elles commencèrent à remonter vers les forêts. Il passa près du village qu’il avait observé lors de sa première descente et reconnut, devant l’une des maisons, le même garçon qu’il avait vu attendre le retour de son père. L’enfant était assis au même endroit, mais il ne surveillait plus la route. Il jouait avec deux autres jeunes et ne leva même pas la tête lorsque Wukong traversa les collines suffisamment loin pour ne pas être aperçu.

Wukong ralentit malgré lui.

Il savait ce qu’il avait probablement fait à cette famille.

Il ne chercha pas à savoir si l’homme qu’ils attendaient faisait réellement partie de ceux qu’il avait tués. Cela n’aurait rien changé. Il resta quelques instants sur la hauteur, puis reprit son chemin.

Cette image l’accompagna jusque dans les montagnes, sa victoire avait un coût. Il n’avait aucune envie de prétendre le contraire. Simplement, lorsque la question s’était posée entre les familles des hommes et la sienne, Wukong avait choisi la sienne.

Il ne savait pas encore ce que ce choix finirait par faire de lui, pour l’instant, il rentrait chez lui.

Les premières traces de la tribu apparurent bien avant le refuge principal. Des fruits avaient été laissés à sécher sur de grandes pierres, sans que personne semble s’inquiéter de devoir les abandonner précipitamment. Plusieurs chemins que les singes évitaient autrefois étaient de nouveau empruntés. Wukong trouva même deux jeunes endormis sur une branche basse, à une distance du territoire principal où aucun parent ne les aurait laissés jouer seuls quelques mois auparavant.

L’un d’eux ouvrit les yeux et le reconnut. Il poussa un cri et en quelques minutes, la forêt tout entière sembla savoir qu’il était revenu.

Les premiers à le rejoindre furent les plus jeunes. Ils arrivèrent en courant dans les branches, lui sautèrent dessus sans la moindre retenue et faillirent le faire tomber davantage par surprise que par force. Wukong éclata de rire en essayant d’en décrocher un qui venait de s’agripper à sa queue, mais un autre profita immédiatement de l’occasion pour grimper sur son dos. Bientôt, il avançait presque entièrement couvert d’enfants qui parlaient tous en même temps, lui demandant où il était allé, combien d’hommes il avait combattus, s’il avait réellement détruit une ville entière et pourquoi certaines histoires racontaient qu’il avait grandi jusqu’à devenir plus grand qu’une montagne.

- Celle-là est vraie, répondit Wukong.

Un petit singe perchée sur son épaule le regarda avec de grands yeux.

- Vraiment ?

- Évidemment. Mais seulement les jours où je mange suffisamment.

Il le crut pendant plusieurs secondes avant que les autres ne commencent à rire.

Les adultes arrivèrent ensuite, plus retenus mais pas moins heureux de le voir. Wukong reconnut des blessés qu’il avait laissés presque incapables de marcher et qui s’étaient rétablis en son absence. Il retrouva les jeunes qu’il avait libérés des cages, désormais revenus auprès de leurs familles, et quelques-uns des anciens qui avaient survécu au massacre. Plusieurs singes qu’il connaissait depuis l’enfance vinrent le serrer contre eux sans rien dire.

Le vieux chaman fut parmi les derniers.

Il observa Wukong de loin avant de s’approcher tranquillement.

- Tu as pris ton temps.

- J’avais beaucoup de choses à casser.

- J’ai entendu.

Wukong le regarda.

- Qu’est-ce qu’on raconte ?

- Trop de choses pour qu’elles soient toutes vraies.

- Alors elles le sont sûrement toutes.

Le vieillard sourit malgré lui.

Pendant un instant, Wukong retrouva quelque chose de très ancien, une simplicité qu’il avait presque oubliée au milieu des routes humaines et des combats. Il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il avait accompli, pas besoin non plus que quelqu’un lui donne un titre ou lui dise qu’il avait eu raison. Les siens étaient devant lui, vivants, et personne ne venait les chercher, Cela suffisait pour lui.

Les jours suivants passèrent lentement. Wukong s’attendait presque à ce que le calme devienne rapidement insupportable, mais son corps accepta cette nouvelle vie plus facilement qu’il ne l’aurait cru. Il dormait longtemps, mangeait avec les autres, participait aux récoltes lorsqu’il en avait envie et disparaissait parfois seul dans la forêt simplement parce qu’il avait passé trop de temps entouré de villes et d’hommes. Les premiers jours, il gardait encore le Ruyi Jingu près de lui en permanence. Puis il commença à le laisser contre un arbre lorsqu’il allait se baigner. Un matin, il se rendit compte qu’il ne savait plus exactement où il l’avait posé la veille.

Il le retrouva plusieurs heures plus tard sous trois jeunes singes qui l’utilisaient comme support pour construire un abri.

Wukong les regarda travailler.

- Vous savez ce que c’est ?

L’un d’eux hocha la tête.

- Ton bâton.

- Mon bâton sacré.

Le jeune le regarda avec méfiance.

- Tu veux qu’on l’enlève ?

Wukong observa leur construction, qui menaçait déjà de s’effondrer.

- Non. Mais si votre toit tombe, ne dites pas que c’est de sa faute.

Ils rirent et recommencèrent à empiler des branches.

Wukong laissa le bâton là.

La vie reprit progressivement des habitudes que la tribu avait presque oubliées. Les sentinelles existaient encore, mais elles passaient davantage de temps à discuter qu’à surveiller réellement les vallées. On recommença à descendre vers certains arbres fruitiers abandonnés depuis des années parce qu’ils se trouvaient trop près des routes humaines. Les jeunes s’aventuraient chaque semaine un peu plus loin et revenaient raconter des endroits que les anciens connaissaient déjà mais qu’eux découvraient pour la première fois.

Ce qu’il avait cherché pendant des années existait enfin sous ses yeux et, contrairement à tout ce qu’il avait imaginé, cette victoire ne ressemblait pas à une célébration gigantesque. Elle ressemblait surtout à des choses ordinaires que personne ne remarquait plus. Un enfant qui s’endormait loin du refuge sans qu’une mère vienne immédiatement le chercher. Un vieil homme qui se plaignait du bruit des jeunes plutôt que du silence provoqué par leur disparition.

Un jour passa, puis un autre, puis des semaines. Aucun chasseur ne vint.

C’est au début du printemps que Wukong pensa pour la première fois à la vallée. Il était assis avec plusieurs anciens lorsque l’un d’eux parla des territoires du sud, évoquant presque par hasard que certaines familles envisageaient de redescendre vers les anciennes terres de la tribu. Wukong sentit immédiatement quelque chose remuer dans sa mémoire.

L’arbre aux fleurs rouges.

Il n’en parla à personne mais le lendemain matin, avant le lever du soleil, il prit le Ruyi Jingu et partit seul.

Sa mère lui avait décrit le chemin suffisamment souvent pour qu’il en conserve des fragments précis : une rivière que l’on devait suivre vers l’ouest jusqu’à un passage entre deux falaises, une roche fendue qui ressemblait de loin à la mâchoire d’un animal, puis une longue descente jusqu’à une vallée suffisamment profonde pour que le soleil n’atteigne son fond qu’un peu plus tard dans la matinée.

Wukong trouva la rivière, puis les falaises.

Il crut un instant que la pierre avait disparu avec les années avant de la reconnaître sous une épaisse couche de mousse. Il posa sa main dessus et sourit. Sa mère s’était moquée de lui lorsqu’il avait prétendu qu’il la retrouverait sans difficulté. Elle lui avait répondu qu’il était incapable de retrouver des fruits qu’il avait cachés la veille et qu’elle ne lui faisait aucune confiance pour se souvenir d’un chemin qu’il n’avait jamais emprunté. Il aurait aimé pouvoir lui raconter qu’elle s’était trompée.

Wukong continua.

Plus il avançait, plus une sensation étrange grandissait en lui. Cet endroit lui était inconnu, pourtant il avait l’impression de le reconnaître. Il savait presque quel paysage allait apparaître avant chaque tournant. À plusieurs reprises, il se surprit à murmurer des détails avant de les découvrir réellement.

Le bassin devait se trouver derrière les rochers.

Il était là... Plus petit qu’il ne l’avait imaginé.

Wukong resta sur la rive et observa l’eau claire. Sa mère lui avait raconté qu’elle y venait avec les autres jeunes lorsque les adultes dormaient et qu’elle avait été la première à réussir à traverser tout le bassin sans toucher le fond. Wukong lui avait demandé combien de fois elle avait failli se noyer avant d’y parvenir. Elle avait refusé de répondre.

Il s’accroupit et passa la main dans l’eau, elle était froide.

Il sourit.

- Tu mentais. Personne ne nage là-dedans volontairement.

Il reprit le chemin.

Lorsque la vallée s’ouvrit enfin devant lui, Wukong s’arrêta.

L’arbre était là.

Il dominait une petite colline près de la rivière, exactement comme elle l’avait décrit, mais aucune parole n’avait réussi à lui faire imaginer sa taille. Ses racines sortaient de terre par endroits avant d’y replonger plusieurs mètres plus loin, et ses branches formaient au-dessus de la vallée une immense couronne. Le printemps venait à peine de commencer, pourtant des milliers de fleurs rouges recouvraient déjà le feuillage. Certaines se détachaient avec le vent et descendaient lentement vers le sol.

Wukong ne bougea pas pendant longtemps.

Il avait passé plusieurs mois à voir des villes brûler, des hommes mourir et des murs s’effondrer. Il avait découvert une force qu’il n’aurait jamais cru pouvoir posséder et appris qu’il était capable d’entrer dans presque n’importe quel endroit sans que personne puisse réellement l’en empêcher. Pourtant, à cet instant, il eut l’impression d’être redevenu très petit.

Sa mère avait marché ici.

Cette pensée, si simple, lui serra immédiatement la gorge.

Pas la vieille femelle qu’il avait connue dans les dernières années de sa vie, celle qui prétendait encore pouvoir grimper seule alors que ses articulations la faisaient souffrir et qui lui rappelait constamment qu’elle l’avait porté bien avant qu’il soit assez fort pour porter qui que ce soit. Une enfant avait couru ici. Elle avait grimpé sur ces branches, plongé dans cette rivière, peut-être dormi contre l’une de ces racines après une journée trop longue. Il essaya de l’imaginer.

Il avait toujours connu sa mère comme quelqu’un qui existait par rapport à lui. Celle qui l’avait recueilli, nourri, protégé, grondé, aimé. Devant cet arbre, Wukong comprit avec une émotion inattendue qu’elle avait eu une vie entière avant de trouver ce bébé humain sous un arbre de la forêt. Elle avait été une enfant, puis une jeune femme avec des amis, des peurs et des rêves qui n’avaient rien à voir avec lui. Il aurait voulu connaître cette personne-là aussi.

Wukong posa le Ruyi Jingu dans l’herbe et s’approcha du tronc.

Il posa la main sur l’écorce.

Pendant quelques secondes, il essaya de parler, mais rien ne vint.

Il finit par s’asseoir contre l’une des racines.

Le soleil descendait progressivement vers l’ouest. Sa mère lui avait expliqué que l’endroit devenait réellement beau en fin de journée, lorsqu’on montait sur la falaise qui dominait la vallée. Wukong attendit donc.

Il n’avait rien d’autre à faire.

Lorsque le soleil commença à descendre, Wukong grimpa jusqu’à la falaise.

La vue s’ouvrit devant lui.

Les montagnes de Lin s’étendaient au loin, leurs sommets prenant progressivement des teintes dorées puis rouges à mesure que la lumière diminuait et enfin bleuté par la lumière de la lune. La rivière traversait la vallée sous lui et reflétait par endroits le ciel. Derrière, l’arbre aux fleurs rouges occupait presque tout le paysage. Il comprit immédiatement pourquoi elle avait voulu revenir.

Un rire très léger lui échappa, sans joie véritable mais sans tristesse non plus.

- Tu avais raison.

Il regarda l’horizon.

- C’est vraiment beau.

Sa voix trembla légèrement sur les derniers mots.

Il baissa les yeux. Il avait réussi tout ce qu’il lui avait promis, simplement trop tard pour elle.

Wukong passa une main sur son visage.

Cette fois, il pleura.

Il ne chercha pas à se retenir et ne regarda pas autour de lui pour vérifier que personne ne pouvait le voir. Il resta assis devant les montagnes tandis que les larmes coulaient silencieusement sur son visage, et pendant un long moment il pensa seulement à la vieille femelle qui avait trouvé un enfant qui n’était pas de son espèce et avait décidé, pour une raison qu’elle n’avait jamais su expliquer autrement que par l’évidence, qu’il ne dormirait plus jamais seul.

Wukong resta encore un moment puis retourna dans la vallée plusieurs jours plus tard avec les siens.

Certains anciens reconnurent immédiatement l’endroit. L’un d’eux se mit à rire en découvrant le bassin et raconta qu’il avait failli s’y noyer lorsqu’il était jeune. Wukong comprit immédiatement qu’il avait dû faire partie de ceux que sa mère avait défiés autrefois et passa le reste de la journée à essayer de lui faire raconter des histoires sur elle. Le vieillard en connaissait plusieurs qu’elle n’avait jamais jugé utile de lui transmettre, dont une impliquant des fruits volés et un nid d’oiseaux particulièrement agressifs.

Wukong les écouta toutes.

Une partie de la tribu décida progressivement de s’installer dans la vallée. Wukong aussi.

Les semaines qui suivirent furent probablement les plus douces de toute sa vie.

Il n’y avait rien d’extraordinaire à raconter à leur sujet, et c’était précisément ce qui les rendait précieuses. Wukong nageait dans le bassin qu’il avait prétendu trop froid, perdait régulièrement des courses contre des jeunes qui trichaient encore davantage que lui, dormait sous l’arbre rouge et se réveillait parfois couvert de fleurs tombées pendant la nuit. Il mangeait beaucoup trop, racontait des versions volontairement absurdes de ses aventures aux enfants et disparaissait de temps en temps plusieurs jours dans les montagnes simplement parce qu’il aimait encore partir sans prévenir.

Il commença à comprendre ce que sa mère avait voulu lui dire cette nuit-là, lorsqu’elle lui avait demandé qui il serait lorsqu’il n’aurait plus besoin d’être le plus fort de la forêt. À l’époque, la question lui avait semblé étrange. Il avait toujours considéré sa puissance comme une responsabilité, presque comme une partie naturelle de sa place parmi les siens. Quelqu’un devait protéger les plus faibles, et puisque lui en était capable, il ne voyait pas pourquoi il aurait souhaité être autre chose.

Mais dans la vallée, personne n’avait besoin d’être sauvé.

Au début, il lui arriva de se réveiller brusquement au milieu de la nuit en croyant avoir entendu des chiens. Il tendait alors l’oreille mais Il n’y avait rien. Avec le temps, cela aussi disparut.

Un soir, Wukong rentra d’une longue promenade et trouva le Ruyi Jingu exactement là où il l’avait laissé deux jours plus tôt, appuyé contre l’arbre rouge. Il resta quelques instants à le regarder avant de passer devant sans le prendre.

Il alla rejoindre les autres près de la rivière.

Sa mère lui avait un jour demandé ce qu’il ferait lorsqu’il n’aurait plus besoin d’être le plus fort, lorsqu’il n’y aurait plus personne à combattre et plus personne à sauver.

À l’époque, il n’avait pas su répondre.

Dans cette vallée, pendant un court moment de sa vie, il commença enfin à découvrir la réponse sans même s’en rendre compte.

Mais ce fut précisément à cette époque que, très loin au-dessus des montagnes de Lin, que les Khoda commencerent enfin à s’intéresser sérieusement à ce qui était arrivé au commerce de la poudre blanche.


L'égal des cieux

Wukong dormait près du grand arbre mais il ouvrit les yeux d'un coup. Le soleil était encore haut. Autour de lui, les autres continuaient leurs activités et personne ne semblait avoir remarqué quoi que ce soit. Pourtant, quelque chose venait de changer. Il resta immobile, attentif.

Depuis qu’il avait mangé le fruit, sa perception du monde ne s’était jamais totalement refermée. Il avait appris à ignorer la plupart des sensations inutiles, à ne plus entendre chaque mouvement dans les arbres ni chaque courant d’énergie sous la terre. Mais cette fois, ce qu’il percevait était différent. Une présence. Très loin au-dessus d’eux.

Wukong se redressa. Quelques oiseaux quittèrent brusquement les branches situées au sommet de la vallée et les conversations commencèrent progressivement à s’interrompre. Le vieux chaman, assis plus loin à l’ombre, leva lui aussi les yeux. Le ciel était parfaitement clair, au début, il ne vit rien, puis une forme apparut entre les nuages. Elle descendait lentement et derrière elle en venait une deuxième, puis une troisième.

Wukong ne les avait jamais vus de ses propres yeux, mais il n’eut aucun doute sur leur identité. Les histoires racontées sur eux différaient beaucoup selon les peuples de Safir. Certains les décrivaient comme des gardiens, d’autres comme des souverains, d’autres encore utilisaient simplement le mot dieux, même si les plus anciens de la tribu avaient toujours rejeté cette appellation. Wukong avait entendu parler de leurs cités, de leur maîtrise des énergies célestes et de la puissance de leurs guerriers. Même les rois humains qui s’entretuaient pour quelques vallées choisissaient soigneusement leurs mots lorsqu’ils parlaient des Khodas.

Les silhouettes continuèrent à descendre, Wukong en compta sept. Six guerriers entouraient une dernière personne dont les vêtements et l’attitude suffisaient à indiquer qu’elle n’était pas venue pour combattre, du moins pas en premier lieu.

La vallée entière s’était tue.

Plusieurs mères ramenèrent instinctivement leurs petits près d’elles. Les anciens sortirent des refuges. Les singes n’avaient jamais vu un Khoda autrement que sur des peintures humaines ou dans les récits de voyageurs. Wukong, lui, regardait surtout leur manière de descendre. 

Ils ne se pressaient pas et ne cherchaient pas non plus à se cacher. Ils se comportaient comme des êtres convaincus que personne n’aurait l’idée de les empêcher d’arriver. Cette assurance irrita immédiatement quelque chose en lui, mais il la repoussa. Il n’avait aucune raison de provoquer un conflit avant même qu’un mot soit prononcé.

Le vieux chaman s’approcha.

- Tu les attendais ?

- Non.

- Tu sais pourquoi ils viennent ?

Wukong garda les yeux levés.

- J’ai une idée.

Le chaman suivit son regard.

- La poudre.

Wukong acquiesça.

Les Khodas atteignirent finalement le sol à l’extrémité de la vallée.

Leur présence modifia aussitôt l’atmosphère. Wukong ressentit l’énergie qui émanait naturellement d’eux, une puissance que les humains qu’il avait affrontés ne possédaient pas. Même sans combattre, les six guerriers auraient suffi à faire comprendre à presque n’importe quel être vivant qu’il valait mieux éviter une confrontation.

Wukong ne ressentit pas de peur. Mais pour la première fois depuis qu’il avait mangé le fruit, il éprouva quelque chose qui s’en approchait suffisamment pour attirer son attention.

Il sourit légèrement.

Le chaman le vit.

- Ne commence pas.

Wukong tourna la tête vers lui.

- Je n’ai encore rien fait.

- C’est précisément pour ça que je te le dis maintenant.

Wukong eut un petit rire.

Puis il regarda le Ruyi Jingu qui se trouvait toujours contre l’arbre rouge, à plusieurs dizaines de mètres. Pendant quelques secondes, il hésita. Il aurait pu le prendre mais il choisit de ne pas le faire.

Les Khodas avancèrent.

Celui qui marchait devant eux était grand, même comparé aux humains, et son visage avait cette beauté presque irréelle que les légendes attribuaient souvent à son peuple. Il observa la vallée avec beaucoup d’attention. Son regard passa sur les refuges, les familles rassemblées, les enfants cachés derrière les adultes, puis s’arrêta finalement sur Wukong.

Il n’y avait aucun mépris évident dans ses yeux, seulement une curiosité prudente.

- Wukong ?

Il ne posa pas réellement la question. Il connaissait déjà la réponse.

Wukong fit quelques pas vers lui.

- C’est moi.

Le Khoda l’étudia un instant. Son regard s’attarda brièvement sur sa queue blanche, puis sur son visage humain.

- Nous avons beaucoup entendu parler de toi.

- J’espère qu’ils ont raconté les bonnes histoires.

Le Khoda ne sourit pas.

Wukong comprit immédiatement qu’il n’aurait probablement pas beaucoup d’amusement avec celui-là.

- Je m’appelle Huo Shen. Je représente à Kin et dans les trois royaumes l’autorité céleste.

Wukong acquiesça sans s’incliner mais ce détail n’échappa à personne.

Huo Shen ne le releva pourtant pas.

- Nous sommes venus parler de ce qui s’est produit dans le nord de Lin ces derniers mois.

- Il s’est produit beaucoup de choses.

- Des villes ont été attaquées. Des soldats tués. Plusieurs réseaux commerciaux ont été entièrement détruits.

Wukong croisa les bras.

- Ils chassaient les miens.

- Nous le savons.

Cette réponse le surprit suffisamment pour qu’il cesse de sourire.

Huo Shen poursuivit.

- Nous avons également découvert l’origine d’une substance achetée depuis plusieurs années par certains membres de notre peuple.

Le silence devint plus lourd.

Wukong regarda les guerriers derrière lui mais aucun ne détourna les yeux.

- La poudre, dit-il.

- Oui.

Huo Shen prit quelques secondes avant de continuer.

- Son commerce n’aurait jamais dû atteindre l’importance qu’il a prise. Une partie de ceux qui l’achetaient ignorait les méthodes utilisées pour l’obtenir. D’autres ont manifestement choisi de ne pas poser suffisamment de questions et enfin certains savaient.

Wukong sentit sa mâchoire se contracter.

Huo Shen ne chercha pas à adoucir ce qu’il venait de dire.

- Une enquête est en cours. Plusieurs circuits ont déjà été fermés. L’usage de cette substance sera désormais interdit sur les territoires placés sous notre autorité.

Wukong resta silencieux. Ce n’était absolument pas la conversation qu’il avait imaginée. Il avait attendu une justification, peut-être une menace. Quelque chose qui lui permettrait de retrouver immédiatement la colère simple qu’il connaissait si bien mais à la place, le Khoda reconnaissait devant lui ce qui s’était passé.

- Et les chasseurs ? demanda Wukong.

- La chasse aux singes blancs sera interdite dans l’ensemble de Lin. Les gouverneurs concernés en ont déjà été informés.

Huo Shen regarda brièvement autour de lui.

- Les territoires où vit ton peuple pourront également être reconnus comme zone protégée. Aucun chasseur, aucun marchand et aucune force locale ne pourra y entrer pour capturer l’un des vôtres sans enfreindre directement une loi céleste.

Wukong ne répondit pas. Derrière lui, il entendit plusieurs singes murmurer. Le vieux chaman se tenait à quelques pas seulement et Wukong n’avait pas besoin de le regarder pour savoir ce qu’il pensait, c’était ce qu’ils avaient voulu et pas seulement depuis quelques mois, depuis des générations.

Huo Shen reprit :

- Il existe cependant d’autres choses dont nous devons parler.

Wukong reporta son attention sur lui.

- Bien sûr.

- La fin d’une injustice ne justifie pas tout ce qui a été commis pour y parvenir. Tu as attaqué des villes qui ne relevaient pas de ton autorité, tu as tué des hommes après qu’ils eurent cessé de représenter une menace immédiate et tu as détruit des infrastructures dont dépendaient parfois des populations entières.

Wukong ne chercha pas à contester.

- Oui.

Cette fois, ce fut Huo Shen qui sembla légèrement surpris.

- Tu le reconnais.

- J’y étais.

Quelques singes derrière lui échangèrent un regard.

Huo Shen poursuivit après un silence.

- Alors tu comprends que nous ne pouvons pas simplement considérer cette affaire comme terminée.

Pendant un instant, Wukong ressentit quelque chose qu’il n’avait pas prévu, du soulagement. Il était peut-être réellement possible que tout cela s’arrête là.

Puis Huo Shen ajouta :

- Tu viendras avec nous.

Wukong releva les yeux.

- Où ?

- Là où cette affaire pourra être jugée correctement. Nous devons également comprendre l’origine de tes nouvelles capacités. Une énergie appartenant à nos jardins célestes a disparu peu avant le début de tes attaques, et tout indique désormais que les deux événements sont liés.

Wukong regarda instinctivement ses mains.

Le fruit.

Huo Shen suivit son regard.

- Tu as consommé quelque chose.

Ce n’était pas une question.

Wukong réfléchit quelques secondes.

- Un fruit.

Pour la première fois depuis leur arrivée, l’assurance d’Huo Shen se fissura légèrement.

- Où l’as-tu trouvé ?

- Devant la tombe de ma mère.

Les Khodas derrière lui échangèrent un regard.

Huo Shen resta silencieux plus longtemps cette fois.

- Il était tombé du ciel ?

Wukong haussa les épaules.

- L’arbre a poussé devant moi.

Huo Shen ferma brièvement les yeux, comme si une pièce venait de rejoindre une autre dans son esprit.

Lorsqu’il les rouvrit, son ton avait changé.

- Alors nous avons encore davantage de raisons de te demander de nous accompagner pour le moment.

Wukong sentit quelque chose se tendre en lui.

Le vieux chaman posa discrètement une main sur le bras de Wukong.

Il ne disait rien.

Derrière lui, la vallée paraissait presque étrangère à la conversation qui se déroulait. On entendait encore l’eau de la rivière contre les pierres, quelques oiseaux revenus se poser dans les branches, le froissement léger des fleurs rouges lorsqu’un souffle descendait des hauteurs. Les Khodas n’avaient rien détruit en arrivant. Aucun d’eux n’avait levé une arme. Même les singes les plus jeunes, après avoir été ramenés près des adultes, commençaient à se détendre en comprenant qu’aucun combat n’avait éclaté.

Huo Shen attendait simplement.

- Viens avec nous, reprit-il. Nous devons comprendre ce qui est arrivé à la graine céleste, et il faudra aussi revenir sur certains actes commis dans les villes de Lin. Cela ne concerne pas ton peuple. Les mesures dont je viens de te parler seront appliquées, quelle que soit l’issue de cette discussion.

Wukong le regarda un moment.

- Et si je refuse ?

Le Khoda sembla presque regretter la question.

- Je préférerais que tu ne le fasses pas.

Il n’y avait aucune menace dans son ton.

Le vieux chaman s’approcha de Wukong.

- Ils ont accepté.

Wukong tourna légèrement la tête.

- Quoi ?

- Tout ce que nous voulions.

Le vieillard indiqua la vallée, les familles autour d’eux, les enfants revenus depuis des mois dans des endroits où leurs parents n’auraient autrefois jamais osé les laisser seuls.

- Ils ne reviendront plus nous chasser. Nos terres seront laissées tranquilles. Tu as gagné.

Wukong posa les yeux sur lui, ces mots lui déplurent sans qu’il sache immédiatement pourquoi.

Gagné.

Il regarda autour de lui. Rien ne manquait à ce tableau. Il connaissait cet endroit suffisamment bien désormais pour savoir où l’ombre tomberait dans une heure et sur quelle pierre les plus petits iraient s’asseoir lorsque le soleil commencerait à descendre. Quelques semaines auparavant, il aurait probablement donné beaucoup pour être certain que cette vie puisse continuer.

Huo Shen reprit calmement :

- Tu n’as pas à décider maintenant de la manière dont tu souhaites répondre de ce qui s’est passé. Tu seras entendu. Personne ici ne nie ce qui a été fait aux tiens.

Wukong baissa les yeux vers le sol.

- Mais je dois venir.

- Oui.

- Parce que vous l’avez décidé.

Huo Shen eut un léger soupir.

- Parce que tu as attaqué plusieurs cités et tué beaucoup de gens. Wukong. Nous ne serions pas venus te chercher si tu avais simplement défendu cette vallée.

Le vieux chaman regarda Wukong.

Il ne dit rien pourtant Wukong sentit son regard.

Il repensa au garçon du village qu’il avait aperçu deux fois, d’abord attendant le retour de son père, puis jouant quelques mois plus tard sans plus regarder la route. Wukong n’avait jamais su si l’homme faisait partie de ceux qu’il avait massacrés, et il avait volontairement choisi de ne pas le savoir. Le visage de cet enfant lui revint pourtant avec une netteté désagréable.

- Combien de temps ? demanda-t-il.

- Je l’ignore.

- Et pendant ce temps je reste chez vous.

- Oui.

- Sous votre garde.

Huo Shen commença à comprendre où il voulait en venir.

- Si ce mot te dérange, choisis-en un autre. Il ne changera pas la situation.

Wukong eut un petit rire puis Il détourna les yeux vers l’arbre rouge, le Ruyi Jingu reposait toujours contre le tronc. Il ne l’avait pas touché depuis plusieurs jours et le vieux chaman vit son regard partir dans cette direction.

- Wukong.

Celui-ci ne répondit pas.

- Ne transforme pas ça en quelque chose que ce n’est pas.

Cette fois, Wukong se retourna.

Il n’y avait aucun reproche dans sa voix, seulement cette manière qu’il avait depuis toujours de lui dire les choses sans essayer de les embellir.

- Je veux que tu regardes ce que tu as devant toi avant de décider.

Wukong regarda, les singes, la vallée, la rivière, les fleurs rouges. Tout ce que sa mère lui avait décrit durant une vie entière d’exil existait désormais autour de lui. Il resta longtemps ainsi puis il se mit à marcher.

Huo Shen ne chercha pas à l’arrêter.

Wukong traversa lentement la vallée jusqu’à l’arbre rouge. Il passa près de l’endroit où il avait pris l’habitude de dormir, contourna une racine immense et s’arrêta devant le Ruyi Jingu. Sa main resta suspendue quelques secondes au-dessus du bâton.

Le silence derrière lui était presque total, Il le saisit. Lorsqu’il revint, Huo Shen avait perdu une partie de son calme, mais aucune arme n’avait encore été tirée.

- Est-ce nécessaire ? demanda-t-il.

Wukong posa le bâton sur son épaule.

- Ça dépend de ce qui arrive si je reste ici.

Huo Shen le fixa.

- Nous n’avons pas traversé les cieux pour te tendre un piège. Je te l’ai déjà expliqué.

Wukong acquiesça lentement.

- Je t’ai entendu.

- Alors ?

Wukong ne répondit pas tout de suite, il regardait les guerriers derrière Huo Shen.

Ils étaient restés silencieux depuis le début. Aucun n’avait essayé de l’intimider, et cette retenue aurait dû le rassurer. Pourtant, maintenant qu’il avait le Ruyi Jingu en main, il percevait mieux leur puissance. Elle n’avait rien à voir avec celle des soldats de Lin. Leur simple présence avait une densité particulière, comme si l’air autour d’eux résistait davantage.

Une excitation ancienne remua en lui, cela faisait longtemps qu’il ne l’avait plus ressentie.

- Je reste, dit-il enfin.

Huo Shen resta quelques secondes sans parler. Jusqu’alors, malgré la tension qui s’était progressivement installée entre eux, il avait conservé la même attitude posée, presque administrative, comme s’il existait encore une manière raisonnable de terminer cette rencontre. Le refus de Wukong ne provoqua pas chez lui de colère immédiate. Il l’observa simplement plus longtemps, peut-être pour s’assurer qu’il avait bien compris.

- Tu refuses donc de nous accompagner.

Wukong tenait le Ruyi Jingu d’une main, sans encore adopter une posture de combat.

- Oui.

- Malgré ce que nous venons de t’expliquer.

- J’ai compris ce que tu m’as expliqué.

Huo Shen regarda brièvement la vallée. Les familles étaient toujours rassemblées en retrait, mais aucune menace ne pesait sur eux. Les Khodas avaient tenu parole jusque-là. Ils n’avaient rien exigé de la tribu, n’avaient touché à aucun refuge et n’avaient pas remis en cause les mesures annoncées concernant la chasse.

- Ton peuple restera sous protection, dit Huo Shen. Ce que tu décides maintenant ne changera pas cela.

Wukong eut un mouvement presque imperceptible du visage.

- Sous votre protection.

Huo Shen ne releva pas.

- Mais toi, tu viendras avec nous.

Le ton avait changé, ce n’était plus une invitation.

Le vieux chaman s’approcha lentement de Wukong.

- Va avec eux.

Wukong tourna la tête.

- Toi aussi ?

- Ils ne viennent pas nous prendre nos terres. Ils ne viennent pas rouvrir les cages. Ils ne viennent même pas réclamer vengeance pour leurs hommes.

Le vieillard regarda les guerriers célestes.

- Ils te demandent de répondre de ce que tu as fait.

Wukong resta silencieux.

- Tu peux revenir, poursuivit le chaman. Et si tu ne reviens pas, nous continuerons malgré tout à vivre ici. C’est ce que tu voulais.

Quelque chose dans cette dernière phrase déplut à Wukong.

Peut-être parce qu’elle était vraie.

Il regarda la vallée derrière lui. Quelques mois auparavant, le simple fait d’apercevoir ces enfants jouer aussi loin du refuge lui aurait semblé impossible. Il avait ramené son peuple sur les terres de sa mère, les routes des chasseurs étaient vides, et ceux qui gouvernaient au-dessus même des rois de Lin venaient de garantir que cela durerait.

Il n’avait plus rien à défendre à cet instant.

Huo Shen fit un pas vers lui.

- Pose ton arme.

Wukong reporta son attention sur le Khoda.

- Pourquoi ?

- Parce que tu ne viendras pas armé.

- Je ne viens pas.

Huo Shen expira lentement.

- Alors nous allons devoir t’y contraindre.

Plusieurs guerriers avancèrent.

Cette fois, les singes reculèrent franchement. Le mouvement parcourut la vallée comme une onde, les adultes attirant les enfants vers les arbres tandis que quelques-uns des plus jeunes guerriers de la tribu faisaient instinctivement un pas vers Wukong.

- Restez là !

Dit le vieux chaman

Ils obéirent.

Huo Shen remarqua le geste.

- C’est entre nous.

- Bien.

Wukong fit tourner le Ruyi Jingu entre ses doigts.

Le vieux chaman se plaça presque devant lui.

- Wukong.

Il y avait quelque chose dans sa voix que le Roi Singe connaissait. Il l’avait entendu des années plus tôt, lorsqu’il avait refusé pour la première fois de fuir devant les chasseurs.

Wukong détourna les yeux.

- Ne recommence pas.

- Je n’ai encore rien dit.

- Je sais ce que tu vas dire.

Le vieillard hésita.

- Alors écoute-le quand même.

Wukong serra légèrement la mâchoire.

Le chaman regarda les Khodas, puis les siens autour d’eux.

- La dernière fois que tu as décidé que personne ne pourrait plus nous forcer à partir, tu as gagné le premier combat.

Wukong ne répondit pas.

- Eux aussi sont repartis.

Un silence passa.

- Puis ils sont revenus.

Wukong tourna enfin la tête vers lui.

Les mots n’avaient pas besoin d’aller plus loin. Pendant une seconde, il revit la forêt en flammes, les cages, sa mère étendue contre lui et cette certitude terrible qui l’avait habité devant sa tombe : s’il avait été plus fort, rien de tout cela ne serait arrivé.

Depuis, le monde lui avait donné exactement ce qu’il avait demandé et chaque fois qu’il avait utilisé cette force, elle avait fonctionné. Les chasseurs avaient disparu, les villes avaient cédé et le commerce s’était effondré. Tout ca grace à la force et rien d'autre. Même les six guerriers devant lui ne provoquaient pas en lui la peur qu’ils auraient sans doute inspirée à n’importe quel autre être de la surface.

Le chaman posa une main sur son bras.

- Il n’y a rien à gagner aujourd’hui.

Wukong regarda sa main.

Puis il la retira doucement.

- Il y a toujours quelque chose à perdre.

Le vieux singe ferma brièvement les yeux.

Huo Shen n’avait pas entendu toute leur conversation, mais il en avait compris suffisamment.

- Je ne souhaite pas que cela dégénère.

Wukong se retourna vers lui.

- Alors partez.

- Ce n’est plus possible.

Huo Shen fit un signe.

Un des guerriers s’avança jusqu’à quelques mètres de Wukong.

- Pose ton bâton.

Wukong resta immobile.

- À genoux.

La vallée devint silencieuse. Même Huo Shen sembla légèrement se raidir, sans toutefois corriger son homme.

Wukong fixa le guerrier.

- Répète.

Le Khoda ne percevait manifestement rien d’étrange dans l’ordre qu’il venait de donner.

- Mets-toi à genoux, abandonne ton arme et reconnais l’autorité céleste. Tu seras conduit avec nous sans autre violence.

Wukong tourna lentement les yeux vers Huo Shen.

- C’est nécessaire ?

Le représentant resta silencieux un instant.

- Tu as refusé de nous suivre. Il faut désormais que tu montres clairement que tu te soumets à notre garde.

Wukong observa Huo Shen avec une attention nouvelle.

Il n’y avait pourtant aucune cruauté dans son visage. C’était cela, peut-être, qui rendait la chose si étrange. Quelques minutes auparavant, ce même homme avait reconnu les torts de son peuple, condamné le commerce de la fourrure et offert aux singes une sécurité qu’ils n’avaient jamais connue. Il semblait sincèrement convaincu d’agir correctement. Et il trouvait tout aussi naturel que Wukong s’agenouille devant lui.

Le vieux chaman murmura :

- Ce n’est qu’un geste.

Wukong le regarda.

- Tu le ferais ?

Le vieillard prit le temps de réfléchir.

- Si cela permettait à tous ceux qui sont derrière moi de rentrer dormir tranquillement ce soir, oui.

Wukong baissa les yeux vers le sol. Pendant quelques secondes, personne ne sut ce qu’il allait faire, il suffisait juste de plier les jambes. Rien de ce qu’il avait accompli ne disparaîtrait. Sa mère ne serait pas moins vengée. Son peuple ne redeviendrait pas captif. Les Khodas repartiraient avec lui et la vallée resterait en paix.

Wukong regarda les fleurs rouges qui recouvraient l’herbe, puis le visage du vieux chaman et celui des enfants derrière lui. Il releva lentement la tête.

- Moi, non.

Le guerrier Khoda porta la main à sa lame.

Cette fois, Huo Shen intervint.

- Wukong, réfléchis.

Il eut presque envie de rire, le chaman venait de lui dire la même chose autrement, il avait déjà réfléchi. Ou du moins il en était persuadé.

- J’ai réfléchi toute ma vie à ce qui arrive quand quelqu’un de plus fort décide pour toi.

Huo Shen secoua légèrement la tête.

- Et tu crois maintenant que parce que tu es devenu puissant, tu es le seul à ne plus devoir obéir à rien.

Wukong ne répondit pas. La phrase était trop proche de quelque chose qu’il n’avait pas envie d’examiner.

Wukong leva le Ruyi Jingu.

Le Khoda attaqua, le combat fut bref.

Le premier guerrier disparut presque du regard avant que sa lame n’atteigne Wukong. Celui-ci la saisit entre ses doigts par pur réflexe, et l’étonnement qui traversa le visage du Khoda dura juste assez longtemps pour que Wukong le frappe en plein torse. Il fut projeté plusieurs mètres plus loin. Les autres entrèrent aussitôt dans la mêlée. Pour la première fois depuis longtemps, Wukong dut réellement se défendre. Les Khodas étaient rapides, organisés et suffisamment puissants pour le blesser. Une lame lui ouvrit le bras, une décharge le projeta contre un rocher, mais aucune blessure ne resta longtemps sur son corps. Le Ruyi Jingu changeait de taille entre ses mains avec une fluidité presque instinctive, et la différence de puissance devint rapidement trop grande pour que même leur discipline suffise.

Quelques minutes plus tard, tout était terminé. Six guerriers d’élite gisaient dans la vallée mais Wukong était encore debout.

Il regarda autour de lui, le silence qui suivit fut différent de celui qui avait précédé le combat. Il sentit le sang couler de sa lèvre, passa son pouce dessus et observa la marque rouge avec un sourire presque incrédule. Ils avaient réussi à l’atteindre. Cela faisait longtemps que personne ne l’avait réellement obligé à faire un effort.

Il leva les yeux vers les Khodas.

Et il rit.

Le vieux chaman le regardait de loin.

Wukong aperçut son visage et son rire s’éteignit légèrement.

Huo Shen, lui, s’était agenouillé auprès d’un de ses guerriers pour vérifier son état. Lorsqu’il se releva, le calme qu’il avait conservé depuis son arrivée avait disparu.

- Tu ne les as pas tués.

Wukong haussa les épaules.

- Vous n’avez pas essayé de tuer les miens.

Huo Shen l’observa longuement.

- Tu crois que cela rend ce que tu viens de faire raisonnable ?

Wukong n’eut aucune envie de répondre à cette question.

- Vous vouliez m’emmener.

- Et maintenant nous repartirons.

Wukong sourit.

- Alors tout le monde obtient quelque chose.

Huo Shen secoua lentement la tête.

- Pas vraiment.

Il aida un premier guerrier à se relever. Les autres firent de même, certains encore sonnés, d’autres regardant Wukong avec une hostilité qu’ils n’avaient pas eue en arrivant.

Le vieux chaman s’approcha.

Il s’arrêta à côté de Wukong sans regarder les Khodas.

- Tu as gagné.

Wukong tourna la tête vers lui mais il entendit immédiatement ce qu’il y avait derrière ces mots. Le même vieil homme lui avait autrefois dit qu’ils reviendraient.

Wukong regarda les six guerriers blessés.

Puis Huo Shen.

Il aurait pu laisser la scène se terminer là.

Les Khodas venaient d’être humiliés, mais personne n’était mort. Son peuple était intact. Peut-être restait-il encore une manière de réduire l’importance de ce qui venait de se produire.

Huo Shen rassembla les siens.

- Nous allons partir.

Wukong acquiesça.

Le chaman sembla relâcher légèrement ses épaules.

Puis Huo Shen ajouta :

- Ce qui s’est passé ici sera rapporté.

Wukong eut un petit sourire, il posa le Ruyi Jingu sur son épaule.

- Je compte bien là-dessus.

Huo Shen fronça légèrement les sourcils, mais Wukong ne plaisantait plus. Il regardait les Khodas différemment depuis qu’il avait arrêté la lame du premier guerrier entre ses doigts. Quelque chose qui l’irritait depuis le début de leur rencontre avait enfin pris une forme suffisamment claire pour qu’il puisse la nommer.

- Et raconte-le correctement, reprit-il. Pas seulement le combat. Raconte-leur comment vous êtes arrivés ici après que les miens ont passé des générations à être chassés pour quelque chose que certains des vôtres consommaient. Raconte-leur que lorsque vous avez découvert ce qui se passait, vous avez décidé que cela devait s’arrêter, et qu’aussitôt tout le monde était censé considérer le problème comme réglé, parce que les Khodas avaient enfin posé les yeux dessus.

Huo Shen allait répondre, mais Wukong leva légèrement une main.

- Non. Laisse-moi finir. Depuis que tu es arrivé, tu n’as presque rien dit que je puisse appeler mauvais. Tu as reconnu ce qui était arrivé aux miens. Tu as dit que ceux des vôtres qui savaient devraient répondre de leurs actes. Tu as interdit la chasse. Tu n’as menacé ni les enfants, ni les anciens, ni cette vallée. Si tu étais venu ici comme un ennemi, les choses auraient été beaucoup plus simples.

Wukong regarda les guerriers blessés, puis revint vers Huo Shen.

- Mais c’est justement ça qui me dérange chez vous. Même lorsque vous faites ce que vous pensez être juste, vous ne savez pas le faire sans décider pour tout le monde. Vous arrivez dans un endroit qui ne vous appartient pas et vous annoncez que désormais il est protégé. Vous découvrez un commerce que certains des vôtres ont entretenu, puis vous décidez qu’il devient interdit. Vous m’expliquez que mes terres seront reconnues comme si elles avaient attendu votre permission pour être les nôtres, et lorsque je refuse de vous suivre, vous ne vous demandez pas si vous avez le droit de m’emmener. Vous vous demandez seulement combien de fois il faudra me l’ordonner avant que j’obéisse.

Il parlait sans colère apparente désormais. Sa voix portait simplement dans toute la vallée, et même les jeunes singes qui ne comprenaient pas tout avaient cessé de murmurer.

- Et quand je refuse encore, vous me demandez de m’agenouiller. Pas parce que cela aidera les miens ni pour réparer ce que j’ai détruit. Vous voulez que je le fasse pour reconnaître votre autorité. Il faut que je baisse la tête pour que l’ordre des choses soit remis à sa place. Je crois que c’est là que je vous comprends enfin. Moi, je n’ai jamais eu besoin que quelqu’un vive comme moi. Les hommes peuvent construire leurs villes, leurs palais, leurs tribunaux, leurs routes et passer leur vie entière à décider qui commande à qui si cela leur plaît. Vous pouvez vivre dans vos cités au-dessus des nuages et inventer autant de titres que vous voulez. Je ne veux rien de tout ça. J’aime manger quand j’ai faim, dormir où j’en ai envie, partir plusieurs jours sans devoir expliquer où je vais. J’aime voir les petits courir jusqu’à la rivière sans qu’une mère regarde toutes les deux minutes si un chasseur approche. J’aime savoir que si l’un des miens veut grimper à cet arbre, personne n’a besoin de consulter une loi pour lui dire qu’il en a le droit.

Un léger sourire passa sur son visage lorsqu’il regarda la vallée. Il disparut presque aussitôt lorsqu’il revint vers les Khodas.

- C’est peut-être une manière très simple de vivre. Elle me convient. Et ce que vous appelez l’ordre, moi, je ne vois là-dedans qu’une immense cage suffisamment grande pour que ceux qui vivent à l’intérieur oublient qu’elle en est une. Vous laissez aux peuples leurs maisons, leurs coutumes, leurs rois, parfois même leurs guerres, mais quelque part au-dessus de tout cela il faut toujours que votre parole reste la dernière. Tant que personne ne touche aux barreaux, vous appelez ça la liberté.

Huo Shen ne cherchait plus à l’interrompre.

- Le pire, c’est que je crois que beaucoup d’entre vous veulent sincèrement faire le bien. Tu le veux probablement toi aussi. Mais vous avez vécu tellement longtemps avec l’idée d’être au-dessus des autres que même votre bonté finit par etre insultante. Aujourd’hui vous protégez les miens. Très bien. Et demain ? Dans dix ans ? Quand quelqu’un là-haut décidera que cette poudre est finalement trop utile pour être interdite ? Quand une nouvelle loi dira qu’il faut sacrifier une forêt pour préserver quelque chose de plus important à vos yeux ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse, alors ? Que j’espère que le prochain Khoda sera aussi raisonnable que toi ?

Il secoua lentement la tête.

- J’ai passé trop de temps à vivre comme ça. À espérer que ceux qui étaient plus forts ne viendraient pas cette année. À espérer que les chasseurs choisiraient une autre montagne. À espérer qu’ils seraient satisfaits avec ce qu’ils avaient déjà pris. Je ne veux plus dépendre de la retenue de quelqu’un d’autre pour savoir si les miens auront le droit de vivre tranquillement.

Wukong jeta un bref regard au vieux chaman.

Il savait ce que celui-ci aurait pu lui répondre. Il savait également ce que cette journée aurait pu être sans son refus. Les Khodas seraient déjà partis, la vallée serait restée intacte et, le soir venu, les enfants se seraient remis à jouer sous l’arbre rouge comme ils le faisaient la veille.

Il continua malgré tout.

- Tu vas probablement me dire qu’un monde où chacun refuse toute autorité devient invivable. Peut-être. Je n’ai jamais prétendu savoir comment organiser le monde. Je ne suis pas venu vous expliquer comment gouverner vos cités, et je n’ai aucune envie de prendre votre place. Je ne veux pas être au-dessus de vous. C’est justement ce que vous avez du mal à appliquer pour vous.

Cette fois, Wukong sourit franchement.

- Je refuse simplement d’être en dessous.

Le silence s’étendit dans la vallée.

Huo Shen le regardait avec une expression désormais beaucoup plus grave. Wukong, lui, semblait presque plus léger depuis qu’il avait parlé. Il fit lentement tourner le Ruyi Jingu dans sa main avant de le planter dans le sol devant lui et fit trembler la terre.

- Alors, quand tu retourneras auprès des tiens, ne leur raconte pas seulement qu’un singe a battu six de leurs guerriers. Dis-leur pourquoi.

Il se redressa.

- Dis-leur que vous êtes venus chez lui, que vous lui avez offert votre protection, votre loi et votre jugement. Dis-leur qu’il vous a écoutés. Dis-leur même qu’il a reconnu que certaines choses que vous disiez étaient justes.

Un rire bref lui échappa.

- Puis dis-leur que vous lui avez demandé de s’agenouiller.

Son regard passa sur chacun des Khodas.

- Et qu’il a préféré vous combattre.

Le vieux chaman baissa légèrement la tête, Wukong le vit et pendant une seconde, son sourire vacilla.

Puis il leva les yeux vers le ciel.

- Vous aimez tellement savoir où chacun doit se tenir. Les Khodas au-dessus, les autres en dessous. Les cieux ici, la terre là. Très bien. Puisque c’est si important pour vous, je vais vous faciliter les choses.

Huo Shen sembla comprendre avant les autres.

- Wukong...

Le Roi Singe saisit le Ruyi Jingu et le posa sur son épaule.

- Je suis Wukong, Roi des Singes blancs.

Quelques jeunes derrière lui se rapprochèrent.

Il continua, presque amusé par l’expression du Khoda.

- Grand Sage.

Huo Shen fit un pas.

- Réfléchis avant de terminer cette phrase.

Cette fois, Wukong éclata de rire.

Il n’y avait plus aucune colère dans ce rire. Seulement cette joie insolente qui l’avait accompagné bien avant les chasseurs, bien avant le fruit, lorsqu’il n’était encore qu’un enfant incapable de voir une limite sans avoir envie de savoir ce qu’il y avait derrière.

Il leva son bâton vers le ciel.

Puis, devant les Khodas, devant son peuple et devant cette vallée où sa mère avait autrefois couru lorsqu’elle était enfant, Wukong prononça le titre qu’aucun être de la surface n’aurait songé à réclamer.

- Grand Sage, Égal des Cieux.

Huo Shen ne répondit pas.

Il n’avait probablement jamais entendu une insulte formulée avec aussi peu de haine.

Wukong ne prétendait pas être leur maître, ni leur dieu, ni même être meilleur qu’eux, il venait seulement de supprimer la distance qu’ils avaient toujours considérée comme allant de soi, et cela suffisait.

Un jeune singe répéta le titre, puis un autre. Les voix se propagèrent parmi les branches, d’abord maladroites, puis plus assurées, jusqu’à remplir la vallée. Wukong resta debout sous l’arbre rouge, son bâton dirigé vers les nuages et un immense sourire sur le visage.

Huo Shen contempla longtemps celui qu’il était venu arrêter, puis il inclina très légèrement la tête. Pas assez pour qu’on puisse appeler cela une révérence mais suffisament pour que Wukong le remarque.

- Je leur transmettrai ton titre, dit-il.

Wukong abaissa son bâton.

- Je savais que tu finirais par être raisonnable.

Huo Shen ne lui accorda pas le plaisir d’une réponse.

Les Khodas quittèrent la vallée.

Wukong les suivit des yeux tandis que leurs silhouettes montaient jusqu’à disparaître dans les nuages. Autour de lui, les jeunes continuaient à répéter son nouveau titre, ravis de sa sonorité sans mesurer ce qu’il venait réellement d’envoyer vers les cieux.

Le vieux chaman attendit qu’ils soient seuls.

- Tu te souviens de ce que je t’avais dit lorsque tu as fait fuir les premiers chasseurs ?

Wukong ne détourna pas les yeux du ciel. Il s’en souvenait très bien.

- Ils reviendront, murmura-t-il.

Wukong resta silencieux encore quelques secondes, puis un sourire tranquille se dessina sur son visage.

- Qu’ils reviennent.

Star Safir

Commentaires

Soyez le premier à commenter cet article.

Laisser un commentaire

Petit flocon
Apprenti
Viking
Loup blanc
Stratège de la montagne
Guerrier de givre
Commandant d’hiver
Berserker de Givrebois
Maître de glace
Roi du Nord
Marcheur blanc
La Nuit Blanche
Palier complet

Félicitations ! ✨ vous avez atteint tous les niveaux !

Ne vous inquiétez pas, les récompenses continuent. Ajoutez 100€ pour gagner un cadeau.

Novice
Apprenti
Disciple
Initié
Duelliste
Stratège
Guerrier
Commandant
Conquérant
Champion mythique
Général sous les cieux
Grand maître
L’élu
Palier complet

Félicitations ! ✨ vous avez atteint tous les niveaux !

Ne vous inquiétez pas, les récompenses continuent. Ajoutez 100€ pour gagner un cadeau.

Esclave
Paysan
Soldat de Yan
Infanterie
Noble de Lin
Cavalier grue
Shaman de Tian
Général
Cavalier Dragon
Seigneur de royaume
Légende vivante de Kin
Grand général sous les cieux
Unificateur de Kin
Dragon noir de Kin
Palier complet

Félicitations ! ✨ vous avez atteint tous les niveaux !

Ne vous inquiétez pas, les récompenses continuent. Ajoutez 100€ pour gagner un cadeau.