Avant que le Dragon Noir de Kin ne disparaisse, avant que les frontières ne se couvrent de sang et que les généraux ne gravent leurs noms dans l'histoire, il existait un petit village au sud de Tian dont personne ne se souvient aujourd'hui. Quelques dizaines de maisons de pierre perdues entre les montagnes et les plaines gelées. L'hiver y durait presque la moitié de l'année, les récoltes étaient modestes et les habitants vivaient simplement. Pourtant, aux yeux de ceux qui y étaient nés, il n'existait aucun endroit plus beau au monde.
C'est là que vivait Dawa.
Il n'avait jamais quitté les montagnes de son enfance et n'en ressentait aucun besoin. Son père était berger, comme son père avant lui, et dès qu'il fut assez grand pour marcher plusieurs heures dans la neige sans se plaindre, Dawa commença à l'accompagner. Les journées étaient longues. Il fallait surveiller les troupeaux, réparer les clôtures emportées par le vent, porter du bois, déneiger les chemins et rentrer les bêtes avant la tombée de la nuit. La vie était rude. Mais Dawa ne se souvenait pas avoir été malheureux une seule fois durant son enfance. Ses plus beaux souvenirs n'étaient pas faits de grandes aventures ou d'exploits extraordinaires. Ils avaient le goût du pain chaud que sa mère préparait les jours de fête, l'odeur du feu de bois après une journée passée dans le froid et le rire de ses amis qui résonnait entre les montagnes.
Ils étaient cinq garçons du même âge au village. Ils avaient grandi ensemble, appris à marcher ensemble et reçu leurs premières corrections des anciens ensemble. Ils se disputaient souvent pour des choses sans importance, mais à Tian on disait qu'une amitié sincère finit toujours par retrouver son chemin. Dawa n'avait jamais compris cette phrase lorsqu'il était enfant. Il savait seulement que, quoi qu'il arrive, ils se retrouvaient toujours le lendemain.
Les soirs d'été, lorsqu'ils avaient réussi à voler une bouteille d'hydromel aux adultes, ils grimpaient jusqu'à une colline qui dominait le village. De là-haut, le monde semblait immense. Ils s'allongeaient dans l'herbe froide et regardaient le ciel. Le ciel de Tian. Un ciel si pur que les étoiles semblaient parfois assez proches pour être touchées du bout des doigts. Personne ne parlait pendant plusieurs minutes. Puis l'un d'eux finissait toujours par poser une question absurde.
Que se trouvait-il derrière les montagnes ?
Les Khoda vivaient-ils vraiment dans des palais suspendus au-dessus des nuages ?
Est ce que Mooneater viendrait un jour dévorer leurs âmes pour leurs permettre d'atteindre l’éternité ?
Existait-il des royaumes où il ne neigeait jamais ?
Alors chacun racontait sa propre version de l'histoire. Ils ne savaient presque rien du monde, mais cela ne les empêchait jamais d'en parler pendant des heures. Le vent glacé frappait leurs joues tandis que l'hydromel réchauffait leurs cœurs. Et pendant quelques instants, ils avaient l'impression que tout leur appartenait.
Puis il y avait Mei.
La fille du chasseur du village. Dawa avait grandi avec elle comme il avait grandi avec les montagnes. Elle avait toujours été là. Aussi belle que la rivière qui traversait la vallée ou que les sommets enneigés qui entouraient le village. Durant l'été, ils gardaient souvent les troupeaux ensemble. Lorsque les journées étaient particulièrement chaudes, ils retiraient leurs chaussures et marchaient pieds nus le long des cours d'eau qui descendaient des montagnes. L'eau était glacée même au cœur de la saison chaude, mais aucun des deux ne s'en plaignait. Ils aimaient parler de tout et de rien pendant des heures et parfois ils ne disaient rien, pourtant le silence ne les gênait jamais.
Lorsque le vent soufflait dans les hautes herbes, Mei relevait ses longs cheveux noirs d'une main tandis que Dawa faisait semblant de regarder ailleurs. Il ne savait pas vraiment quand il était tombé amoureux d'elle mais avait simplement l'impression que cela avait toujours été le cas. Parfois, lorsqu'ils marchaient côte à côte, leurs mains se frôlaient. Alors aucun des deux ne regardait l'autre. Ils continuaient simplement leur chemin comme si rien ne s'était passé, même si leurs cœurs battaient assez fort pour couvrir le bruit de la rivière.
Certains soirs, quand Dawa n'était pas avec ses amis, ils restaient allongés dans l'herbe jusqu'à ce que le soleil disparaisse derrière les montagnes et que la neige prenne une magnifique couleur orangé, c'était leurs moment préféré de la journée. Ils regardaient les nuages dériver lentement au-dessus de leurs têtes et imaginaient l'avenir.
La maison qu'ils construiraient ensemble en haut du village un jour.
Les enfants qu'ils auraient peut-être, Norbu le petit et Mia sa grande soeur.
Les chiens qu'ils élèveraient, des vrais chiens pur sang de Tian.
Toutes ces choses qui paraissent certaines lorsqu'on a dix-sept ans.
Aucun d'eux ne réalisait alors à quel point ils étaient riches... Ils avaient le vent de Tian sur leur peau, le chant de la rivière dans leurs oreilles, les montagnes de leur enfance devant les yeux et toute une vie devant eux.
Du moins, c'est ce qu'ils croyaient.
Partie II
Peu à peu, des rumeurs commencèrent à arriver jusqu'au village. Au début, personne n'y prêta vraiment attention. On racontait que le Dragon Noir avait disparu. Que Zhang Fei était mort. Que Kin se divisait et que les grands seigneurs se préparaient déjà à la guerre.
Pour Dawa, tout cela paraissait très loin. Les dragons, les héros et les rois appartenaient à un autre monde que le sien. Le lendemain, il devait toujours se lever avant le soleil pour aider son père avec le troupeau et Mei l'attendait toujours près de la rivière lorsque les beaux jours revenaient.
Pourtant, les anciens commencèrent à changer.
Le soir, ils parlaient plus longtemps autour du feu, ils baissaient la voix lorsque les enfants approchaient. Certaines conversations s'arrêtaient même complètement dès qu'un plus jeune entrait dasn la pièce.
Même les nuits passées sous les étoiles avec ses amis n'étaient plus tout à fait les mêmes. Ils continuaient à grimper sur leur colline habituelle mais les discussions avaient changé.
— Comment Kin fera sans le Dragon Noir ?
— Tu crois que c'est vrai ?
— Mon père dit que les royaumes sont déjà en train de se battre.
— Et si la guerre arrivait jusqu'ici ?
Personne n'avait de réponse pour ces questions... Alors ils finissaient toujours par parler d'autre chose. D'une fille du village voisin. D'une chasse qui avait mal tourné. D'un vieil ermite aperçu dans les montagnes. De tout ce qui permettait d'oublier un instant.
Avec Mei, c'était pareil.
Parfois elle lui demandait s'il croyait à toutes ces histoires. Dawa ne voulait pas montrer qu'il avait peur, alors il riait. Il lui répondait que les montagnes étaient là depuis des milliers d'années et qu'elles seraient encore là quand ils seraient vieux. Puis il ajoutait qu'il serait toujours là lui aussi. Mei se moquait alors de lui et lui donnait une petite tape sur l'épaule. Mais au fond, ces mots lui faisaient du bien à elle aussi autant qu'à Dawa.
Les semaines passèrent puis les mois. Peu à peu les rumeurs cessèrent d'occuper les esprits. Les récoltes continuaient, les troupeaux avaient toujours besoin d'être gardés et les montagnes étaient toujours là. À force de voir les jours se succéder sans que rien ne change, les habitants du village finirent par se convaincre que les malheurs du monde resteraient loin de chez eux.
L'hiver approchait et les premiers flocons commençaient à tomber sur les sommets. Dawa faisait redescendre son troupeau vers le village alors que le soleil disparaissait lentement derrière les montagnes. La neige reflétait encore les dernières couleurs du jour et pendant quelques instants il s'arrêta pour observer le paysage. Il aimait ce moment, toute sa vie il avait aimé ce moment ou la neige prenait cette couleur orangée.
En chemin, il se surprit à penser à Mei. Il se demanda ce qu'elle faisait à cette heure-ci. Peut-être aidait-elle encore son père à préparer les pièges pour le lendemain. Peut-être était-elle déjà rentrée. Il se dit qu'il irait probablement la voir après le repas.
Puis il entendit un cri qui venait du village.
Dawa releva la tête. Pendant quelques secondes il resta immobile à écouter. Le silence revint brièvement avant qu'un autre cri ne retentisse. Puis un autre encore. Cette fois il n'y avait plus de doute. Quelque chose était en train de se produire. Il se mit à marcher plus vite, puis il aperçut une lueur au loin. Une lueur rougeâtre qui dansait au milieu de la nuit naissante.
Le village brûlait.
C'est à cet instant que la peur s'empara de lui. Une peur comme il n'en avait jamais connue auparavant. Une peur si brutale qu'elle lui coupa presque la respiration. Il pensa à ses parents. À ses amis. À Mei. Il voulut courir vers eux mais ses jambes refusèrent. Aujourd'hui encore, des décennies plus tard, Dawa ne sut jamais expliquer pourquoi il prit la direction opposée. Peut-être parce qu'il n'était encore qu'un enfant ou peut etre simplement car la peur et l'instinct sont plus fortes que toutes les histoire de courage qu'on peut nous raconter face à la mort et la fin de notre monde. Toujours est-il qu'il se mit à courir vers les hauteurs sans même réfléchir. Il conniassait une petite grotte dans laquelle lui et ses amis jouaient lorsqu'ils étaient enfants. C'est là qu'il se réfugia. Cette nuit-là, il entendit son village mourir.
Il entendit les cris des hommes et les pleurs des femmes. Les hurlements des animaux enfermés dans les étables en feu. Par moments il croyait que tout était terminé puis de nouveaux cris retentissaient dans la vallée. Assis au fond de la grotte, il resta ainsi jusqu'au lever du jour. Il pleurait sans bruit et gardait une main sur sa bouche comme si le simple fait de respirer trop fort pouvait attirer le malheur jusqu'à lui. Lorsque les premières lueurs de l'aube apparurent enfin, le silence était revenu. Dawa attendit encore longtemps avant de trouver la force de descendre.
Chaque pas lui semblait plus lourd que le précédent et avant même d'apercevoir les premières maisons, il vomit dans la neige. Lorsqu'il arriva aux premières maisons, il comprit immédiatement que plus rien ne serait jamais comme avant. Le village de son enfance avait disparu. Certaines maisons n'étaient plus que des carcasses noircies alors que d'autres fumaient encore. Des corps gisaient dans la neige. Des visages qu'il connaissait depuis sa plus tendre enfance. Des voisins, des amis, des anciens qui l'avaient vu grandir. La femme qui lui donnait parfois des fruits séchés lorsqu'il était enfant, l'un de ses camarades avec qui il regardait les étoiles quelques jours plus tôt. Ils étaient tous là. Dawa avançait sans vraiment comprendre ce qu'il voyait comme si son esprit refusait encore d'accepter la réalité.
Puis il arriva devant la maison du chasseur. Et il la vit, Mei était allongée dans la neige, devant la porte, là où tant de fois il était venu la chercher pour partir se promener avec elle. Pendant un instant absurde, il fut convaincu qu'elle allait se relever. Il s'agenouilla à côté d'elle et lui prit la main. Alors seulement il comprit. Et tout ce qu'il avait réussi à retenir durant la nuit éclata d'un seul coup. Il la prit dans ses bras et pleura jusqu'à ne plus avoir de voix. Il pleura pour Mei, pour son village, pour les soirées passées sous les étoiles, pour les rires de ses amis, pour la maison qu'ils avaient imaginé construire ensemble, pour les enfants qui ne naîtraient jamais.
Pour cette vie simple qu'on venait de lui arracher.
Lorsqu'il se releva quelques heures plus tard, quelque chose en lui était mort avec elle. Les jours suivants, il s'engagea dans l'armée de Tian. Quand les recruteurs lui demandèrent pourquoi il souhaitait rejoindre leurs rangs, il fut incapable de répondre. La vérité était qu'il n'en savait rien lui-même, il n'avait pas soif de gloire et ne revait pas de devenir un héros. Ce n'était même pas par vengeance qu'il était la. Il n'avait simplement plus rien, la guerre lui avait pris sa famille, son village et la femme qu'il aimait. Elle lui avait pris son avenir avant même qu'il ait commencé à le vivre.
Alors il devint soldat de Tian. Parce qu'il fallait bien continuer à avancer mais peut-être aussi parce qu'une partie de lui espérait mourir.
Les années passèrent.
Mais jamais Dawa ne retrouva ce qu'il avait perdu ce soir-là. Les bardes aiment chanter les victoires., les rois, eux célèbrent leurs conquêtes et les généraux parlent de stratégie et de gloire. Pourtant, lorsqu'il repensait à la guerre, Dawa ne voyait ni héros ni exploits. Il voyait simplement un petit village au sud de Tian. Des amis allongés sous les étoiles. Une bouteille d'hydromel qui passait de main en main. Une jeune fille qui riait au bord d'une rivière. Et un avenir qui aurait dû exister.
Super article ! Hâte de savoir ce que deviendra Dawa, et s’il va marquer l’histoire de Tian :)