Ce soir j'apprends que pour l’amour, on peut pousser un homme à faire n’importe quoi.
Je ne sais pas ce que je fais ici, dans un royaume que je ne connais pas, dans un château que je decouvre et dans une chambre trop riche, trop chaude, trop humaine pour moi. Je suis caché dans un coin, immobile, accroché au plafond comme un monstre tapi dans l'ombre. Le feu dans la cheminée crépite doucement. Il éclaire par à-coups les tentures, l’or, les symboles d’un pouvoir qui m'est inconnu. Sur le lit, un homme dort. Il respire lentement. Paisiblement. Je ne connais pas son nom. Je ne connais pas son histoire. Je ne sais pas s’il est un bon roi ou un tyran. Je sais seulement qu’il n’a jamais croisé ma route… et qu’il va mourir cette nuit de mes mains.
Dans la forêt, on m’a appris à tuer mais jamais ainsi, on tue pour manger, on tue pour protéger la meute, on tue parce qu’il n’y a plus d’autre choix pour survivre. On ne tue pas un homme endormi sans aucune raison, sans colère, sans aucun regard échangé. Ma mère aurait honte de moi, je suis devenu exactement ce que la forêt m’a appris à craindre. Si elle me voyait maintenant, retenant ma respiration, observant la montée et la chute de cette poitrine humaine… elle détournerait les yeux tellement je la dégouterai ...
Je pourrais partir. Il suffirait d’un pas en arrière, et pourtant je reste. Parce que Viktor me l’a demandé. Mon bien-aimé. Mon prince. Mon roi. Depuis qu’il a posé la couronne sur sa tête, quelque chose en lui s’est brisé. Son regard est devenu plus dur. Il parle de devoir, de politique, de stratégie. Il me dit que c’est un mal nécessaire. Que ce roi est un danger pour son peuple et pour le royaume du Crystal. Que sa mort sauvera des vies ... J'aimerai le croire. Mais je n'y arrive pas, j'ai beau essayer de comprendre, je ne trouve aucune bonne raison de me convaincre du bien que je suis entrain de faire.
Finalement ce qui me donne la force de continuer, c'est plutot de me dire que je fais cela pour lui, pour que le poids quitte ses épaules. Alors je retrouverai le garçon que j’ai aimé, celui qui riait dans la forêt, celui qui n’avait pas encore appris à calculer le prix des hommes. Si je peux lui enlever cette noirceur, si je peux redevenir son refuge alors je suis prêt à tout.
Je glisse hors de l’ombre. Le bois du sol ne grince pas sous mes pas, je suis ce que la nuit a de plus discret. Je me penche au-dessus du lit. Ses paupières tremblent légèrement. je suis penchée sur lui et enfin ma main se referme. Je sais exactement où frapper.
Je ferme les yeux une fraction de seconde, et la forêt me revient, un souvenir très lointain, un moment qui a complétement changé ma vie à jamais.
Je les avais sentis avant de les voir : des pas humains, lourds, malhabiles, et cette tension particulière qui accompagne toujours la mauvaise chasse des hommes. J’étais encore un enfant à cette époque, rapide mais imprudent, et quand je me suis déplacé trop brusquement entre les arbres, la flèche est partie avant même que je comprenne ce qui se passait. La douleur m’a fauché la jambe et m’a jeté dans la neige.
Ils ont accouru, armes levées, et quand ils ont vu que je n’étais ni un loup ni une bête, mais seulement un enfant vampire couvert de sang, j’ai senti leur intention sans comprendre leurs mots. Ils voulaient en finir avec la bête que j'étais à leurs yeux. Alors Viktor s’est avancé. Il avait abaissé son arc, et malgré la peur visible dans son regard, il ne reculait pas. Il s’est agenouillé devant moi, sans arme, et m’a regardé non comme une menace, mais comme quelqu’un qui souffrait.
Je ne comprenais pas sa langue, mais je comprenais son refus de me voir comme un monstre. Il voyait l'enfant comme lui. Quand il a ordonné qu’on me soigne au lieu de me tuer, quelque chose s’est noué entre nous, silencieux et irréversible, une reconnaissance immédiate, comme si chacun de nous venait de trouver en l’autre ce qui lui manquait sans le savoir.
Je rouvre les yeux.
Le sang est chaud sur mes doigts, trop chaud. Je ne ressens aucune victoire et aucune fierté. Seulement cette certitude glaciale : Je ne pourrai plus jamais dire que je tue seulement pour survivre, je suis enfin ce qu'on a toujours voulu que je sois, un monstre. Et cela uniquement pour l’amour du garçon qui, le premier, a refusé de me voir comme tel.
En quittant la chambre, je comprends que quelque chose a changé en moi. Je suis venu ici par amour. Et je repars le cœur brisé.
cinq ans plus tard
Cinq ans ont passé. Et une fois de plus, je me tiens dans la chambre d’un roi que je dois tuer
pour les intérêts de Viktor. Le décor a changé, le visage aussi, mais la scène est la même.
Je l’aime de tout mon cœur, je l’ai toujours aimé. Mais ce qu’il me demande aujourd’hui... Il me demande de me comporter comme un lâche une fois de plus, comme ce que je ne suis pas ou peut être comme ce que je suis devenu. Je ne me souviens même plus s’il m’a remercié la première fois il y a cinq ans. Quand j’ai sacrifié mon honneur pour lui, quand j’ai franchi une ligne dont je ne suis jamais revenu.
Ces derniers temps, il n’ose même plus me regarder dans les yeux. Il parle encore et toujours de stratégie, de nécessité, de stabilité. Moi, je n’entends que le silence. Je suis devenu la machine à tuer du roi du Crystal. Sur les champs de bataille et dans l’ombre.
Quand une bataille doit être gagnée, on m’envoie.
Quand un homme doit disparaître, on m’appelle.
Quand les mains doivent rester propres, on me tend un ordre.
Depuis que j’ai mis un pied dans ce château, la cour me méprise. Elle me hait. Elle me regarde comme on regarde un chien féroce dont on a encore besoin. Ils me traitent comme un monstre pourtant j’ai tout fait pour leur prouver qu’ils avaient tort. J’ai parlé peu, j’ai obéi, j’ai protégé, j’ai saigné pour ce royaume, Mais au fond… ils avaient raison. Je suis devenu un chien dressé à tuer n’importe qui par amour pour son maître.
Une fois de plus, juste avant de passer à l'acte, un souvenir doux amer me revient,
Il y a eu un temps où Viktor ne me demandait rien. Nous étions allongés côte à côte, sans parler. La fenêtre était ouverte et la neige entrait doucement, portée par le vent. Il suivait mes cicatrices du bout des doigts, lentement, comme s’il lisait une histoire écrite sur ma peau.
- Elles te font encore mal ? avait-il murmuré.
J’avais haussé les épaules.
- Je n’y pense plus.
Il avait alors posé son front contre le mien.
- Moi, j’y pense.
Ce soir-là, il ne m’a pas demandé d’être fort, il ne m’a pas demandé d’être utile, il m’a simplement laissé m’endormir dans ses bras. Et pendant quelques heures, je n’étais ni un vampire, ni une arme, ni un monstre.
Quand je revient au présent, je connais déjà la suite. Je suis devant un homme que je vais tuer. Puis je retournerai auprès de celui que j’aime, espérant, comme un idiot, un regard un peu plus doux, une main qui ne me repousse pas ou un reste d’amour pour me rappeler que je n’ai pas tout perdu.
quatre ans plus tard
Viktor a changé, ces derniers temps. Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression de le retrouver. Ce n’est pas grâce à moi je le sais. C’est grâce à Tomyris. Ce bébé est arrivé comme une anomalie dans sa vie de roi. Une chaleur inattendue. Un poids différent de ce qu'il a l'habitude de porter. Depuis qu’il l’a adoptée, quelque chose s’est fissuré en lui, son regard est moins dur et ses silences moins lourds. Il sourit parfois maladroitement, comme un homme qui a oublié comment on fait. Mais peu importe la raison. Je retrouve mon amant, mon amour. Et cela me suffit.
Une fois de plus, je me retrouve en territoire ennemi. Une fois de plus, pour tuer un homme important. Ce n’est pas un roi, cette fois. Un certain Turl Hurlson. Un nom qui circule dans les rapports, un pilier du royaume que Viktor souhaite attaquer bientôt. On dit que c’est un grand guerrier, héritier d’une lignée féroce. Mais cela n’a jamais eu d’importance, dans son sommeil, même le plus grand des guerriers reste un agneau.
Je me glisse dans sa maison sans bruit. Le feu est presque éteint. L’air sent le bois, la sueur et le fer. Il dort.
Un fois de plus, je reconnais ce moment. Ce calme suspendu, cette seconde avant l’acte. Je m’approche et je frappe, presque machinalement.
Et alors...
Il bloque mon bras.
Une poigne impossible, vivante et solide. Je n’ai pas le temps de comprendre, un hache surgit de sous la couverture et le coup me frappe de plein fouet. Je sens mes côtes exploser, une déchirure totale. La maison se disloque dans un fracas assourdissant, le mur vole en éclats et je fini projeté hors de la pièce, hors de la maison, hors de toute certitude. Je traverse l’air comme un corps mort et m’écrase enfin dans la neige, vingt mètres plus loin, au milieu du village. Le froid me mord instantanément et mon souffle se bloque. Ma poitrine est en charpie. Je comprends finalement quelque chose d’essentiel, Cet homme... n’était pas une proie. C’était un prédateur.
Les cris commencent à s’élever autour de moi, des portes s’ouvrent et des ombres bougent. Je suis en territoire ennemi, de nuit, blessé et face à l’homme le plus fort que j’aie jamais rencontré... Je ne peux pas gagner.
Je ne peux même pas me battre.
Une fois de plus, je ferme les yeux et je me perd dans mes souvenir, cette fois-ci, ce n'est pas moi qui m’apprête à tuer mais plutôt le contraire.
Un jour, bien avant tout cela, Viktor m’avait fait jurer quelque chose.
Nous étions encore jeunes.
Le monde n’était pas encore une carte à conquérir.
Il m’avait pris la main et avait dit :
- Quoi qu’il arrive… si un jour je suis perdu, tu es le seul Loki qui pourra me ramener à la raison. Promet moi que tu sera toujours à mes cotés.
J’avais souri, je n’avais pas compris à quel point une promesse pouvait être fragile. Aujourd’hui, alors que mon sang se mêle à la neige, je comprends enfin :
Les promesses ne meurent pas. Elles se retournent simplement contre ceux qui les ont faites.
Quand je rouvre les yeux, un pensé me frappe de plein fouet, je comprends en une fraction de seconde que je ne gagnerai pas. Je ressens l'instinct animal que les loups m'ont transmit dans la foret, un seul objectif au bout du tunnel ... Fuir.
Je refuse que ce soit la fin, pas ici.
Pas ce soir.
Ma poitrine est en charpie, chaque respiration est un supplice, mais quelque chose en moi refuse de mourir. Pas encore.
Je sens sa présence derrière moi. La neige se déforme sous ses pas, Turl Hurlson, J’entends son souffle s'approcher et Je sens l’air se déchirer quand il saute enfin pour m'achever. Alors je fais ce que j’ai toujours su faire. Je lâche prise, je laisse la douleur derrière moi, je laisse le corps, je laisse la peur et je deviens vitesse. Le monde se distord, les maisons ne sont plus que des formes floues, la nuit se replie sur elle-même. Une seconde de plus et il m’aurait achevé. Mais je disparais. Je deviens une ombre parmi les ombres, un battement noir dans la nuit blanche, puis plus rien.
Quand je m’arrête enfin, loin, très loin du village, je tombe à genoux dans la neige, mon corps tremble, je suis à bout de force et la seule chose qui m’a donné cette force, ce n’est ni la peur, ni l’instinct, ni même la survie. C’est Viktor.
Comme toujours.
Retrouver son regard, retrouver sa voix, retrouver cette certitude absurde que tant que je peux revenir vers lui et tenir ma promesse.
six ans plus tard
Je dormais mal depuis plusieurs nuits, comme si quelque chose, loin de moi, appelait mon nom. Ce n’était pas un bruit, ni un rêve précis. C’était une sensation étrange, une ombre qui se resserrait lentement autour de mon cœur. Cette nuit-là, je me suis réveillé d’un coup. Une énergie noire, lourde, étrangère, se répandait dans le château comme un poison invisible. Je l’ai sentie avant même de comprendre.
Viktor.
Je me suis mis à courir. Les couloirs du Cristal semblaient interminables. Les torches vacillaient comme si elles aussi hésitaient à éclairer ce qui allait être découvert. Chaque pas résonnait trop fort, chaque seconde me paraissait être une éternité alors que tout en moi hurlait d’aller plus vite. Quand j’ai atteint sa porte, j’ai su. Avant même de l’ouvrir, j’ai su.
La chambre était plongée dans une pénombre lourde. Viktor était étendu sur le lit. Le sang avait imbibé les draps. Ses yeux étaient ouverts. Vivants encore. Accrochés à ce monde par un fil déjà presque rompu.
Je me suis précipité vers lui. Je l’ai soulevé contre moi, sans réfléchir, sans penser au roi, sans penser au danger, sans penser à rien d’autre qu’à la chaleur qui quittait déjà son corps.
- Loki…
Sa voix était faible, brisée, mais quand il m’a vu, quelque chose s’est détendu dans son regard. Comme si, malgré la douleur, malgré la fin, il était soulagé que ce soit moi.
- Je suis là, ai-je murmuré, la voix déchirée.
- Je suis là… je suis désolé… je suis arrivé trop tard…
Je sentais son souffle irrégulier contre ma poitrine. Chaque inspiration était un combat. Chaque expiration un l’éloignait de moi.
- Non… dit-il lentement.
- Ne dis pas ça…
Il leva une main tremblante. Je la serrai entre les miennes, comme si je pouvais encore l’ancrer dans ce monde par la simple force de mon amour.
- Tu as été… toute ma vie, souffla-t-il.
- Le seul… le seul amour que j’ai jamais eu.
Les mots me transpercèrent plus violemment que n’importe quelle lame.
- Même quand je me suis éloigné… même quand je t’ai fait du mal…
Sa voix se brisa. Des larmes roulèrent le long de ses tempes.
- Je ne te regardais plus parce que j’avais honte.
- Honte de ce que j’étais devenu.
- Honte de t’avoir utilisé… de t’avoir transformé en ce que je n’osais pas être moi-même.
Je secouais la tête, incapable de contenir mes sanglots.
- Je l’ai fait par amour, ai-je réussi à dire.
- Je n’ai jamais regretté de t’aimer.
- Seulement de ne pas avoir su te protéger… ne pas avoir su tenir ma promesse.
Il sourit faiblement, ce sourire que je connaissais par cœur, celui qu’il avait enfant, dans la forêt, quand le monde n’était pas encore un échiquier.
- Tu m’as sauvé plus que tu ne le crois… murmura-t-il.
- Même quand tu pensais te perdre.
Son souffle devint plus court.
Je sentais la fin arriver comme une vague glaciale.
- Promets-moi quelque chose, dit-il dans un dernier effort.
- Vis.
- Même si mon nom te condamne.
- Même si le monde te hait.
Je voulais hurler.
Je voulais le mordre, le forcer à rester, voler sa mort comme j’avais volé tant de vies.
Mais je ne l’ai pas fait. Je l’ai simplement tenu.
- Je t’aime, dit-il une dernière fois.
Puis son regard se vida.
Et dans ce silence absolu, j’ai compris que plus rien, jamais, ne me serait rendu.
Un bruit derrière moi, une respiration étrangère. Un garde.
Il nous vit. Viktor mort dans mes bras. Moi couvert de sang. L’alarme retentit aussitôt, brutale, sans pitié. Le château s’éveilla dans un chaos de cris, de pas, de métal.
Je déposai Viktor sur le lit avec une lenteur infinie. Je fermai ses yeux. Je posai mon front contre le sien une dernière fois. Puis je fuis.
Et mon mon malheur, les dieux m'ont crucifié une seconde fois ... Dans les couloirs sombres du chateau, plongés dans une lumière tremblante, je la vis.
Tomyris.
Une enfant, pieds nus, perdue dans le tumulte, les yeux écarquillés par la peur. Elle cherchait son père. Elle cherchait Viktor. Nos regards se croisèrent. Et ce regard… je le porterai toute ma vie. La mort de Viktor je n'ai pas eu le temps de le digéré, mais le regarde de ce petit ange m'a brisé le cœur. À cet instant, j'avais la gorge noué, je voulais éclater en sanglot devant cette enfant. Pour toute la souffrance que j'avais enduré depuis ma naissance, pour ces dernière années qui furent une épreuve interminable pour moi, pour la mort du seul être au monde à m'avoir aimé et surtout ... pour cette enfant a qui on a brisé la vie pour toujours.
Elle me vit.
Elle vit le sang.
Elle vit le monstre que le monde allait lui décrire. Le traitre qui a prit la vie de son seul amis, de son roi.
Dans ses yeux, je vis déjà la colère, la solitude, la dureté à venir. J’ai voulu m’approcher, dire quelque chose. La prendre dans mes bras et pleurer avec elle.
Mais je n’en ai pas eu le droit.
Alors je me suis détourné et je l’ai abandonnée.
Cette nuit-là, un nom me fut donné.
Loki, tueur de roi.
Un nom que Tomyris porterait comme une plaie ouverte. Un nom qui nourrirait sa haine. Un nom qu’elle ne me pardonnerait jamais.
Et elle aurait raison car je n'ai pas su protéger mon amour, je n'ai pas été à la hauteur de mon devoir, je l'ai aimé jusqu’à me perdre. Aujourd’hui encore, quand je pense à ce que Tomyris est devenue, à la violence qu’elle porte, à l’hiver qu’elle est devenue pour survivre… je sais que cette nuit ne l’a jamais quittée. Pas plus qu’elle ne m’a quitté.
Je n’ai pas seulement perdu Viktor. J’ai laissé derrière moi un enfant brisé. Un avenir de sang. Et une part de mon âme que même le temps ne pourra jamais recoudre.
Et si le monde me hait, s’il me nomme monstre, s’il me condamne… Alors qu’il le fasse.
Car la vérité est plus cruelle encore :
Je vis encore.
Et lui non.