Je me souviens encore du soir où l’on m’a réveillée au beau milieu de la nuit pour me dire qu’elle arrivait. Je suis une fille de Barf. Une enfant du clan Hurlson. Le froid et la glace coulent dans mes veines depuis le jour où je suis venue au monde. Et pourtant, ce soir-là, j’ai senti mon cœur se figer jusqu’au plus profond de mon âme. Ce n’était pas le froid que je connaissais. Pas celui des hivers de Barf, c’était un autre froid. Un froid qui vous traverse sans résistance, qui s’insinue dans les os, qui ne fait pas mal mais qui retire toute chaleur à l’intérieur.
Quand je suis sortie, le campement était déjà en ébullition. Les torches vacillaient, les silhouettes couraient, les voix se heurtaient dans la nuit. Les guerriers se préparaient à la hâte. Nous étions en guerre avec le Crystal depuis trente ans. La peur faisait partie de notre quotidien. Mais ce soir-là… J'ai vu dans leurs yeux. C’était autre chose. Comme s’ils savaient déjà comment cette nuit se terminerait.
Je me suis saisie de ma hache avec difficulté, mes mains tremblaient légèrement. Je me souviens l’avoir regardée longuement, j'étais plongé dans mes pensées.
Et je me suis demandé :
Comment une femme de vingt-deux ans pouvait-elle inspirer une telle terreur au fier et féroce peuple de Barf ?
Je n’étais qu’une enfant. Et mon grand-père, Ragnar, fils du légendaire Hurl ne cessait de me le rappeler.
Je n’avais le droit de porter une arme que depuis deux ans. Avant vingt ans, aucun enfant de Barf ne peut tenir une lame. C’était l’une des réformes de mon grand-père une promesse faite à son père. Une tentative de protéger ce qui pouvait encore l’être. Et pourtant… Cette nuit-là, une enfant comme moi apportait la lumière au cœur de la nuit de Barf.
Mais ce soir-là, nous avons eu de la chance, ou peut-être simplement un sursis. Un éclaireur vint m'annoncer la nouvelle, ce n'étais finalement qu'une fausse alerte pour notre campement. Elle attaqua à plus de cent kilomètres au nord.
La nuit fut longue. Personne ne parvint à fermer l’œil. Et même si personne n’osa l’avouer, lorsque certains comprirent qu'elle ne viendrait pas ce soir... tout le monde fut secrètement soulagé. On l’appelait la Reine de la Nuit et personne ne voulait croiser son regard, on disait que nul n’en revenait.
Malgré mon jeune âge, j’étais à la tête de ce campement. Je me devais de donner l’exemple. Mais j’étais tout autant terrifiée que mes hommes. Je voulais fuir. Retourner auprès de ma mère, de mes oncles, de mon grand-père. Je voulais quitter ce champ de bataille et ne plus jamais entendre parler de ce monstre. Et pourtant, au petit matin, quand le soleil se leva enfin, quand ses premières lueurs vinrent timidement réchauffer nos âmes engourdies, j’ai trouvé la force de parler.
Le campement était plongé dans un silence total.
Je me suis avancée au centre du camp.
J’ai levé la main.
Et j’ai dit :
- Mes frères… levez-vous. Nous sommes les fiers guerriers de Barf. Personne ne nous arrêtera !
Mais personne n’y croyait... Pas même moi.
Alors, au lieu de leur servir des mensonges,
je leur ai dit la vérité.
- Hier soir… elle a frappé à cent kilomètres au nord.
Elle a franchi la frontière.
Nous serons sûrement les prochains.
Quelqu’un posa une question inutile et stupide mais aussi humaine.
Une voix brisée murmura :
- Qui… ?
Il me força à le dire.
Je fermai les yeux un instant.
Puis, d’une voix calme et sincère, je répondis :
- Tomyris.
La Nuit Blanche venait à Barf.
Et pour la première fois de ma vie,
j’ai compris que certaines guerres ne commencent pas avec des tambours ni des cris héroïques. Elles commencent quand un nom suffit à faire trembler tout un peuple.
Aujourd’hui, quatre-vingts ans ont passé.
On chante des chansons à ma gloire, on raconte cette guerre comme une légende on en adoucit la violence, on en gomme les cris et on la rend plus belle qu’elle ne l’a jamais été. Mais la vérité est plus simple...
J’ai tout perdu... Ma famille, mon grand-père, ma culture, mon royaume.
Il n’y eut aucun vainqueur, seulement des morts, des deux côtés. Et encore une fois, les Khoda riaient, en nous regardant d’en haut.
On dit que la Nuit Blanche s’est achevée. Que l’hiver est fini et que la paix est revenue. Mais ils se trompent... La Nuit Blanche ne s’est jamais terminée dans mon cœur. Aujourd’hui, quand je regarde les enfants jouer dans la neige, leurs rires résonner là où jadis criaient les mourants, je me demande ce qu’ils retiendront de nous. Je vois leurs mains trop petites pour porter une hache et je prie pour qu’elles ne la portent jamais.
Car si un jour ils doivent apprendre nos noms, alors que ce soit non pour nous imiter, mais pour ne jamais recommencer.